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Introduction.
Sexe, sexualité et nationalité :
Coït interrompu ou orgasme continuel ?
Bruno Cornellier
Université Concordia
En études cinématographiques
comme presque partout ailleurs en sciences humaines, la question
de la sexualité et de l’identité est d’abord
pensée en termes psychanalytiques. Dans le cas qui nous occupe,
soit celui d’un cinéma « national » —
le cinéma québécois — , cette réflexion
sur l’identité sexuelle ouvre la porte à un
second schème ou paradigme d’analyse : celui de la
nation et de l’allégorie. La féminité,
la masculinité, l’homosocialité et l’homosexualité
deviennent alors un terrain fertile pour l’allégorisation
du national et de l’identité nationale
autour du sexuel et de la politique des sexes. Le Québec
ne fait pas exception à cette règle. En effet, en
réaction à ce qu’ils percevaient comme la «
féminisation » de la nation sous le pouvoir
colonial et clérical, les discours d’affirmation nationale
émergeant autour de la révolution tranquille de 1960
s’affichent au contraire comme ceux, phallocentriques, d’une
« remasculinisation » du national à travers les
schèmes, idées et techniques de la modernité
et du libéralisme. Contre l’impotence des « pères
en jupe » du catholicisme et contre l’association entre
homosexualité et discours fédéralistes canadiens
(tel que le souligne implicitement et parfois explicitement Parti
pris [1], ou encore le désormais
célèbre manifeste du Front de libération du
Québec), la définition de la nouvelle nation québécoise
se voulut d’abord celle d’une remise en scène
du récit oedipien patriarcal appliqué au développement
et à l’imaginaire d’une communauté. Bref,
l’authenticité nationale, selon ce modèle, passe
nécessairement par une allégorisation identitaire
du sujet national/collectif qui se fait bien souvent par le détour
de l’économie des sexes.
Contre ce « phallo-nationalisme »
[2], rappelons l’argument
féministe d’inspiration lacanienne selon lequel la
femme, dans un système symbolique construit négativement
autour d’un manque ou d’une absence (phallique) dont
elle serait l’incarnation, devrait trouver de nouveaux terrains
de signification, de nouvelles façons de signifier, de s’exprimer,
de (se) représenter. Or qu’en est-il vraiment dans
le cinéma québécois d’hier, mais davantage
encore dans celui d’aujourd’hui? Comment la présence
de la femme dans les films mais aussi au sein des instances de création
a-t-elle remis en cause ou forcé la redéfinition de
l’allégorie sexuelle et de la position de la femme
au sein du discours national et nationaliste du cinéma québécois?
La ségrégation de l’espace traditionnellement
privé de la femme est-elle parvenue à éclater
dans l’espace public et à réinvestir cet espace
autour de nouveaux schèmes, de nouvelles méthodes,
de nouvelles idées? Comment les pratiques cinématographiques
contemporaines témoignent-elles de cette remise en question
de l’espace et de l’identité sexuelle de la femme,
mais aussi de l’homme, de l’hétérosexualité,
de l’homosexualité? Comment et vers quoi, s’il
y a lieu, renouveler le vocabulaire par lequel nous pensons l’identité
nationale, mais aussi l’identité (ou les identités)
sexuelle(s)? Y a-t-il moyen de penser ces identités et leur
éclatement hors du monopole ou de la presque exclusivité
des paradigmes critiques lacaniens et freudiens?
De plus, parler d’identité autour
de l’axe sexuel, c’est aussi parler d’une opposition,
oedipienne ou autre, entre générations; une opposition
qui a nourri le cinéma québécois depuis La
petite Aurore et qui continue d’être étudiée
et critiquée non pas qu’à un niveau local ou
domestique, mais toujours selon les contingences de l’allégorie
nationale. Les relations père-fils, mère-fille, frère-sœur,
mari-femme deviennent alors un terrain fertile au critique et au
cinéaste en quête d’une représentation
de sa relation à la nation : celle du « grand-père
» du duplessisme, celle du « père » de
la révolution tranquille, mais aussi sa relation à
l’Autre, soit le catholique, le Britannique et le Canadien
anglais, tous figures du pouvoir et du processus d’aliénation/colonisation
du Canadien français. Pensons aux fictions, canoniques, des
années 1960-70 : celles de Claude Jutra (À tout
prendre, Mon oncle Antoine), Gilles Groulx (Le
chat dans le sac) ou Francis Mankiewicz (Les bons débarras,
Le temps d’une chasse), pour ne citer que ceux-là,
mais aussi celles, plus récentes, de Jean-Claude Lauzon (Un
zoo la nuit, Léolo), Robert Lepage (Le
confessionnal) ou Denys Arcand (Les invasions barbares),
alors que le conflit trans- et intergénérationnel
entre les idéaux déçus du « père
» — le « baby-boomer » de la Révolution
tranquille — et ceux, postnationaux et transnationaux,
du « fils » cherchent, sans conclusion formelle, à
s’amenuiser, à se rejoindre (en opposition à
l’absence et à l’abandon générationnel
des « pères » et des « mères »
du cinéma des Villeneuve, Turpin, Briand, etc.). Dans cette
mouvance, quel constat tiré de ces comptes rendus générationnels
discordants, tels que mis en scène à travers l’histoire
et l’évolution du cinéma québécois?
Quelle révision (ou statu quo?) des modèles
du pouvoir et des identités une telle analyse permet-elle?
Quelle évolution peut-on (ou pas?) observer dans la relation
entre les sexes, les orientations sexuelles et les générations
dans un jeune cinéma québécois s’inscrivant
dans le « postnationalisme » et l’éclatement
des cultures, des identités, des frontières et des
idées? Quelle ouverture, quelle alerte est lancée
par les cinéastes, hommes ou femmes, et par les films en
ce début de XXIe siècle?
Voici certes de (trop) nombreuses questions
et problématiques, dont nous ne commencerons qu’à
effleurer l’épiderme dans le cadre de ce second numéro
de Nouvelles « vues » sur le cinéma québécois.
Bref, nous souhaitons ici, à travers entretiens, essais et
articles venant de chercheurs et critiques réputés
ou en formation, remettre en question la relation entre nation et
sexualité. Nous espérons de la sorte élaborer
un lieu fertile d’échange et de dialogue entre idées,
paradigmes et points de vue divergents, allant de la psychanalyse
au queer, de l'homosocialité au continuum lesbien,
de la paternité au patriarcat, de l'homme en crise à
la femme libérée. Mais davantage, et au-delà
de l’allégorisation oedipienne et des arguments féministes
d’inspiration freudienne/lacanienne, nous aurions souhaité,
ce qui reste toujours à circonscrire, aborder non pas que
le sexuel, mais également le sexe comme tel, sa
corporalité, sa matérialité, sa symbolisation
et sa représentation comme acte charnel. En d’autres
termes, il nous restera à réinvestir l’aspect
émotif, affectif, sensoriel, signifiant et intuitif de la
sexualité humaine telle que représentée et
imaginée dans le cinéma québécois. Ou
dit autrement : interroger la mise en signe et en « sens »
affective et épidermique du sexuel, un aspect échappant
bien souvent à la rigueur académique des discours
savants. La tâche est colossale et nous échappe. Mais
elle devra être reprise, réinterprétée,
réévaluée.
Je tiens enfin à remercier tout spécialement
Sylvain Duguay, Tom Waugh, Germain Lacasse et Bruno Dequen pour
leur soutien, leur participation et/ou leurs conseils dans la mise
en chantier de ce deuxième numéro thématique.
Notes
[1] Pierre
Maheu, « L’Œdipe colonial » dans Parti pris,
9 : 11 (été 1964), 19-29, cité par Bill Marshall,
Quebec National Cinema, Montreal & Kingston, McGill-Queen’s
University Press, 2001, p.105.
[2] Marshall, 105.
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