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Métier de femme, métier de cinéaste
Entretien avec Mireille Dansereau
Propos recueillis par Bruno Cornellier

Mireille Dansereau (Photos : P-A Despatis D.)
Une dizaine d’années après les premiers échos
de la Révolution tranquille, qui s’achèvera
dans l’instabilité politique de la crise d’octobre
de 1970 et ses lendemains référendaires, Mireille
Dansereau, à peine revenue de Londres où elle boucle
ses études de maîtrise, réalise La vie rêvée
(1972), premier long métrage de fiction réalisé
par une femme au Québec. Le film fait rapidement sa marque,
et ce malgré l’incompréhension et la froideur
de la critique québécoise, peu encline au verbe intérieur
et aux rêves de ces femmes, dans un Québec davantage
passionné par les discours d’affirmation nationale
que par ceux du féminisme émergent. Mais Mireille
Dansereau persiste et signe. Invitée au Festival de Venise,
plébiscitée à Londres et au Canada anglais,
ses films suivants, nombreux, n’arriveront par contre jamais
à véritablement soulever les ferveurs du public qu’elle
a pourtant choisi, ici au Québec. La question féminine,
dans laquelle baigne tout son cinéma, n’aura de toute
évidence jamais eu la cote dans la frileuse industrie du
cinéma québécois, autant publique que privée.
Mireille Dansereau, grande pionnière
du cinéma au féminin au Québec, nous parle
ici de ses trente-cinq ans de métier dans un milieu où
elle demeurera toujours en marge, envers et contre tous. (BC)

Mireille Dansereau (Photo : Véro Boncompagni)
B.C. : On peut affirmer
sans crainte de contradiction que votre cinéma, et ce depuis
ses débuts, est d’abord un cinéma au féminin.
Dans ce contexte, comment décririez-vous la position qu’il
essaie de négocier pour les femmes dans le cadre et l’espace
technocratique et phallocentrique du discours national québécois
de l’après-Révolution tranquille? Et peut-être
surtout dans l’industrie du cinéma québécois
qui émergea alors?
MIREILLE DANSEREAU : D’abord,
il faut mentionner que j’ai étudié à
Londres. Ici, la plupart des gens de ma génération
qui faisaient du cinéma étaient des self-made
people, c’est-à-dire qu’ils apprenaient
« sur le tas ». J’ai d’abord étudié
en littérature, ici à l’université de
Montréal, puis j’ai rencontré Jean Mitry, qui
était un très grand critique de cinéma et qui,
en voyant mon premier court métrage, m’a encouragée
à continuer. J’ai soumis ce premier film à une
école à Londres, le Royal College of Art, et j’ai
été acceptée. D’entrée de jeu,
je ne faisais pas partie du milieu car peu de gens allaient étudier
à l’extérieur du Québec. Il y a eu Francis
Mankiewicz, qui a étudié au London School of Film
Technique où l’on accueillait des étudiants
internationaux. Moi, j’étais dans une école
de cinéma qui était surtout composée d’étudiants
anglais. Il n’y avait pas d’école de cinéma
au Québec. Il n’y avait que l’ONF où j’avais
fait mon premier court métrage la nuit, plus ou moins en
cachette. Quand je suis arrivée à Londres, les Anglais
étaient déjà au cœur du mouvement hippie.
J’ai fait un film d’une demi-heure là-bas qui
a gagné un premier prix; c’est ce qui m’a encouragée
à assumer que j’avais quelque chose à dire en
tant que femme. D’ailleurs, dans les journaux, on écrivait
« A Woman wins first prize ». Or je n’avais pas
été élevée dans cet esprit-là.
Nous n’étions que deux filles chez nous et tout nous
était ouvert. Mes parents respectaient et appréciaient
tout ce qui était artistique. J’ai trouvé qu’il
y avait une grande ouverture d’esprit à Londres, car
même s’il avait fallu spécifier que c’était
une femme qui avait gagné le premier prix, de grands cinéastes
comme Carol Reed, qui étaient sur le jury, me dirent que
j’étais prête à réaliser mon premier
long métrage. Ce qui m’a encouragée à
revenir ici, avec l’assurance que je pourrais y arriver. Ce
qui n’était bien sûr pas évident. J’ai
passé plus d’une année à chercher un
producteur, puis un soir à l’invitation de Pierre Harel,
on a mis sur pied l’ACPAV [Association coopérative
de productions audiovisuelles] pour pouvoir faire du cinéma
d’auteur. J’étais la seule femme de l’ACPAV
à ce moment-là. Et comme je voulais faire un film
où je voulais mettre à l’écran des femmes
et des rêves de femmes, j’ai reçu des réactions
comme : « C’est drôle, ma blonde ne rêve
pas comme ça! » ou « Il n’y a pas un homme
qui a un rôle important! ». Mais j’ai tout de
même réussi à faire La vie rêvée
(1972). Sans doute grâce à un cinéaste comme
Jean Chabot qui a vu qu’un autre point de vue pouvait être
intéressant. Dès mes débuts, je me suis dit
que je faisais mon cinéma parce que j’étais
une femme, et que j’avais conséquemment un point de
vue différent à proposer; un point de vue qui n’était
pas là, du moins dans l’industrie privée.
Quand je suis revenue de Londres, en 1970,
nous étions au cœur des événements d’octobre
au Québec. Mais le mouvement féministe américain
commençait à transpirer ici. Lorsque j’ai présenté
La vie rêvée à Toronto, on m’a
dit que c’était un film féministe. Or moi, je
n’étais pas encore consciente de tout ça. À
Londres, ça n’existait pas vraiment le féminisme.
Anne Claire Poirier, qui avait aimé le film, m’a alors
demandé d’aller faire un film à l’ONF.
Et c’est là que nous avons commencé à
parler, en tant que femmes, de faire des films écrits
et réalisés par des femmes. Les hommes à l’ONF
ont finalement accepté de voter un budget pour une série
[la série En tant que femmes du programme Société
nouvelle] même s’ils n’y croyaient pas trop, et
ce essentiellement parce qu’ils auraient paru rétrogrades
s’ils avaient refusé. Il faut aussi dire que le climat
d’alors était un climat d’affirmation nationale.
Or moi j’étais dans un mouvement d’affirmation
féministe et féminin. Et dès la sortie de La
vie rêvée, même si je ne brandissais pas
explicitement les drapeaux du féminisme, on a tout de suite
reconnu le film comme étant un film féministe, voire
même à tendance lesbienne. Ce qui m’a surpris
car ce n’était pas mon intention. Moi, je voulais simplement
parler de personnages de femmes modernes vues par une femme et non
par un homme : sans séduction par rapport à un regard
d’homme, contentes d’être entre elles, essayant
de repenser le couple, la famille et les enfants. Donc quand j’ai
fait ce film, je cherchais à me trouver une place dans ce
cinéma avant tout masculin. Je ne me reconnaissais pas dans
le cinéma québécois.
B.C. : Donc à
la base, ce n’était pas nécessairement par conscience
féministe que vous avez entrepris ce genre de cinéma.
MIREILLE DANSEREAU : Le cinéma
était d’abord pour moi une quête d’identité,
comme femme et comme artiste. Après toutes ces années,
j’emploie encore le mot artiste avec une certaine gêne,
sans doute parce qu’il y avait une telle connotation dans
ce mot que nous, hommes et femmes cinéastes préoccupés
à rejoindre un certain public, ne savions comment nous l’attribuer.
Nous avions peu de modèles. Il y avait Agnès Varda
et Mai Zetterling que j’avais rencontrées à
Paris dans le cadre de « Musidora », le premier festival
de cinéma de femmes, en 1973 ou 1974. Mais c’est Bergman
que j’aimais, un homme qui parlait des femmes d’une
façon qui me rejoignait et qui me stimulait cinématographiquement.
Il mettait en scène des rêves, ce qui m’a toujours
paru une des choses les plus intéressantes et les plus difficiles
à faire au cinéma. Tout ça n’est jamais
venu chez moi d’un lieu conceptuel. C’était vraiment
ce que je ressentais. Je trouvais injuste que les femmes ne puissent
s’exprimer dans ce nouveau médium qu’était
le cinéma. C’est rapidement devenu pour moi une passion,
car le cinéma réunissait tant de choses, autant la
danse que la littérature, des formes artistiques qui avaient
auparavant été très importantes dans ma vie.

Mireille Dansereau lors du tournage de Les seins dans la tête
(ONF, 1994)
(Photo : Alain Chagnon; Courtoisie Ciné-plurielles
Inc.)
B.C. : Vous disiez en
1972, dans une entrevue que cite Bill Marshall dans son ouvrage
sur le cinéma québécois [1]
: « The search of women to create and to exist is the
same process as what is happening in Québec. It is the same
pattern for any sort of colonized/colonizer relationship. The same
problems exist for women as exist for Québec in relation
to the rest of Canada. It is very difficult for a woman in Québec
». Vous identifiez-vous toujours, en 2004, à cet état
de fait?
MIREILLE DANSEREAU : Je crois qu’il
y a eu une évolution. Évidemment, quand j’ai
pu faire mes longs métrages, je me suis aperçu que
j’avais des plus petits budgets que les hommes qui tournaient
au même moment. J’ai toujours eu l’impression
que c’était une faveur que l’on me faisait. Je
crois qu’il y a eu une exception, et ce fut le cas pour Léa
Pool. On semblait être content dans les institutions quand
il y avait une femme, alors que nous nous battions à cette
époque, via le comité « moitié-moitié
», pour la parité avec les hommes. C’était
très utopique! Il y avait donc une question de finances,
mais aussi une question de scénario. Il y a par exemple un
scénario – qui s’intitulait Les yeux fermés
– sur lequel j’avais travaillé longuement, à
partir de 1983, avec mon amie Michèle Cournoyer, et que je
voulais absolument tourner. J’ai entendu des choses incroyables
– par des femmes d’ailleurs qui prenaient des postes
de contrôle dans les institutions – qui nous disaient
que ce n’était pas un sujet prioritaire. C’était
à propos des rêves de deux femmes, l’une qui
veut créer son œuvre, l’autre qui est enceinte
mais qui ne sait pas si elle va garder ou non son enfant. Je ne
l’ai toujours pas tourné. Or se faire dire par des
femmes en pouvoir que ce n’est pas un sujet prioritaire, alors
que c’était en parfaite continuité avec ce que
j’avais déjà fait en fiction, ça m’a
semblé assez épouvantable. Surtout que nous ne demandions
pas un gros budget. En d’autres termes, les filles, en sortant
des écoles de cinéma, font des films intéressants.
Et j’en ai vu plusieurs. Mais la continuité est, encore
aujourd’hui, plus difficile que pour les hommes.
Quant à la question du nationalisme
et de l’environnement politique de l’époque,
il est certain que les marxistes-léninistes, par exemple,
ne laissaient aucune place aux femmes. Il y avait d’ailleurs
un ML à l’ACPAV. Aucune solidarité n’existait
entre une féministe et un marxiste. Aucune solidarité
entre un nationaliste et une féministe non plus.
B.C. : Votre cinéma
détient une certaine qualité onirique. Celle des nuées
vaporeuses d’un verbe intérieur, rêveur, celui
des femmes, plaquées sur une réalité sociale
parfois un peu glauque. Et ce, il me semble, en opposition au cinéma
d’affirmation nationale dans lequel baignait le cinéma
québécois dans les années 1960 et 1970. Bref
un cinéma plus enclin au discours collectif qu’au verbe
intérieur, et peut-être encore moins au verbe intérieur
des femmes. Ce registre de parole, d’onirisme, bref ce discours
de femmes, en opposition à l’air ambiant, n’était-il
pas dans une certaine mesure responsable de cette froideur par rapport
à vos films, ici au Québec?
MIREILLE DANSEREAU : Je m’étais
fixé un but qui était d’arriver à rendre
l’intérieur visible. L’invisible, visible. Un
but que je ne suis pas arrivée à poursuivre quand
je me suis mise à faire du documentaire. Pour gagner un tant
soit peu ma vie et pour faire accepter mes projets. Il n’y
a pas eu de femmes critiques de cinéma qui se sont impliquées
dans le cinéma des femmes. Ce qui n’a certainement
pas aidé. Luc Perrault, qui était le critique de cinéma
à La Presse, a écrit à la sortie de
La vie rêvée : « Je tremble à
l’idée de voir ce qu’elle va faire après
». De plus, il n’y avait pas de références
ici pour faire ce cinéma. Nous cherchions alors nos références
ailleurs. J’ai donc subi un certain sentiment de rejet, bien
sûr! Mais le cinéma québécois est un
cinéma très jeune. Ce qui est certain, c’est
que nous rejetions en bloc le cinéma hollywoodien, autant
les hommes que les femmes cinéastes. On croyait fermement
que c’était ainsi qu’on arriverait à créer
un cinéma unique. Ce qui a beaucoup changé. Maintenant,
si une femme arrive à faire un film qui rapporte de l’argent,
elle sera aussi bien appréciée qu’un homme.
C’est, je crois, presque le seul critère important
maintenant : rejoindre le plus de gens possible. Et les films coûtent
de plus en plus cher, alors que les moyens de production, eux, sont
beaucoup plus accessibles et beaucoup moins chers qu’à
mes débuts. Il y a deux classes de cinéastes : les
quelques cinéastes qui travaillent avec des gros budgets
et les autres avec des budgets de plus en plus petits. Le fossé
est chaque année plus large, comme entre les riches et les
pauvres dans notre société. Les structures sont ainsi
faites qu’il devient presque impossible de financer des projets
liminaires. Ni les institutions, ni les producteurs ne sont intéressés,
alors que c’est là que je pense qu’on pourrait
créer une cinématographie originale et nationale.
B.C. : De toute évidence,
votre cinéma, autant du point de vue critique qu’académique
et populaire, a connu beaucoup plus de succès à l’étranger
qu’au Québec. Et même à un niveau plus
local, le Canada anglais semble avoir beaucoup plus écrit
et pensé votre cinéma. Comment êtes-vous arrivée
à vivre avec cet état de fait?
MIREILLE DANSEREAU : Je me suis même
dit à un certain moment que j’irais faire mes films
en anglais, comme le fit Claude Jutra. Déjà en 1972,
c’est dans Variety que La vie rêvée
fut d’abord chaleureusement accueilli, ainsi qu’à
un festival qui n’existe plus, à San Francisco. Ici,
il m’ aura fallu attendre plus de dix ans avant d’avoir
un bon article sur ce film et quelques bons commentaires de mes
collègues. Ce qui est énorme dans la vie d’une
cinéaste; c’est difficile, surtout pour une femme,
d’arriver à croire à ce que l’on fait.
Et j’aurais voulu être reconnue ici. Étrangement
ça ne comptait pas ailleurs. Ce film n’a jamais existé
dans les cours de cinéma des universités francophones.
Ce n’est que grâce à un professeur de Concordia,
André Herman (qui malheureusement vient de mourir) que ce
film a continué d’exister. Même Le sourd
dans la ville (1987) a été reconnu à Venise
et descendu ici. Ce qui est très dur car j’ai choisi,
dès que je suis sortie de l’école à Londres,
de venir vivre ici, de m’intégrer ici, alors que j’aurais
pu continuer là-bas. Ce fut un choix sentimental et non pas
rationnel. J’ai été élevée par
une mère qui voulait que ses filles puissent vivre n’importe
où dans le monde. Par exemple, je suis allée étudier
dans un lycée français vers l’âge de neuf
ans, car les religieuses ne m’aimaient pas. J’étais
très timide et elles en profitaient pour exercer leur pouvoir
sur moi. J’avais peur de mourir en état de péché
mortel, déjà à l’âge de six ans!
Ma mère a rapidement compris ça et m’a retirée
de cet environnement. J’ai donc reçu une toute autre
éducation que la plupart des Québécois de ma
génération. En conséquence, même si j’ai
plus ou moins l’âge de Denys Arcand, je ne me sens pas
du tout concernée par les mêmes problèmes, ni
dans la sexualité, ni dans la société. Et pourtant,
nous n’étions qu’à quelques années
de différence à l’université.

Mireille Dansereau lors du tournage de Entre elle et moi (1992)
(Photo : Courtoisie Ciné-plurielles
Inc.)
B.C. : Incidemment, dans
votre cinéma, ce n’est plus le verbe oral qui fascine,
mais le verbe littéraire. La littérature telle que
prolongée par le cinéma. Votre travail avec Marie-Claire
Blais en est un exemple, mais aussi votre travail sur la voix off
en général, très littéraire, comme dans
Les marchés de Londres (1996). On est loin ici du
verbe vernaculaire et populaire du cinéma du réalisme
social québécois!
MIREILLE DANSEREAU : Ça
c’est depuis que j’ai entrepris de faire des «
films essais » et non des films de fiction. Quoiqu’il
y ait une part de fiction dans tous mes films, mais c’est
déguisé! Je ne suis pas une vraie documentariste.
Je n’ai jamais quitté mes responsabilités familiales
(j’ai eu deux enfants) pour aller vivre des mois au sein des
gens que je documenterais. Et je ne fais pas de vraies fictions
non plus! D’ailleurs on ne savait pas comment cataloguer un
film comme Les marchés de Londres , un film qui,
parce qu’il a reçu plusieurs prix, était accessible
à un Oscar! Mais dans quelle catégorie?
J’ai d’ailleurs toujours voulu
que mes films aillent ailleurs. J’ai toujours senti que le
public qui s’intéresserait à ce que je faisais
ne serait pas très grand ici. Or j’ai eu beaucoup de
difficulté à distribuer mes films. L’arrache-cœur
(1979) par exemple, avec Louise Marleau – qui venait
de recevoir un prix d’interprétation au Festival des
Films du monde – n’a pas été distribué
à l’extérieur du Québec. J’ai été
aux États-Unis, à Los Angeles, et on m’a dit
: « Votre actrice est merveilleuse, mais personne ne la connaît.
How can we promote the film? ». Et en France, c’est
tellement chauvin que dès qu’on perçoit le moindre
accent, on n’achète pas. Pourtant la langue était
dans un français très international. D’ailleurs,
on sous-titre maintenant les films québécois pour
les sortir en France. Les Belges ont acheté mes films, les
Suisses aussi. Mais jamais en France. Ça demeure un marché
de distribution très limité pour nous. Donc désormais,
du moins pour mes courts et moyens métrages, je souhaite
faire deux versions : l’une en français et l’autre
en anglais. Eva (2003), par exemple, a été
vendu et distribué dans les deux langues. C’est ironique,
car dans les années 1970, je critiquais ce bilinguisme si
parfait et si pernicieux chez ma mère. Il demeure que ça
fait partie de moi. D’ailleurs, dans mon prochain long métrage,
qui s’intitule Une femme intelligente (et j’espère
le faire avant que je ne sois trop vieille), je passe constamment
d’une langue à l’autre. C’est une réalité
que je n’avais jamais avouée ou exploitée auparavant,
et ce afin de m’inscrire et d’exister dans ce pays-ci.
J’ai voulu exister, dès mon retour de Londres en 1970,
dans cette mouvance nationaliste. Je voulais me trouver une identité
ici. Or même si mes ancêtres sont tous nés au
Québec, je me sentais un peu étrangère chez
moi. Et cette quête était la raison pour laquelle j’ai
quitté Londres. J’ai voulu fonder ici ma famille. Cinématographiquement,
je regrette un peu. Personnellement, non. Même chose quand
mon premier mari a décidé d’aller vivre à
Los Angeles. Je ne croyais pas que j’avais ce qu’il
fallait pour aller me battre là-bas. Par contre, je ne savais
pas que j’aurais à me battre autant ici! Donc décider,
à l’époque, de ne faire mes films qu’en
français et ici, malgré les problèmes de distribution
que ça impliquait, était en soi un geste politique,
même si je n’ai jamais été reconnue comme
une cinéaste politique.
B.C. : Mais déjà,
le fait de faire un cinéma de femmes, qui s’intéressait
à un verbe différent que celui plus général
et homogénéisant du discours d’affirmation nationale
ambiant, était déjà en soi un choix ou un geste
politique.
MIREILLE DANSEREAU : Oui,
absolument, même si ce n’était pas considéré
comme tel. On me percevait plutôt comme quelqu’un qui
faisait des films personnels. Et on méprisait cela. Même
qu’un des patrons de l’ONF m’a déjà
demandé pourquoi je ne laissais pas tomber le cinéma
pour aller me marier et avoir des enfants. Ou même : «
Vous êtes grande, pourquoi n’allez-vous pas faire mannequin?
». Bref toutes sortes de discours anti-féministes.
Anti-femmes plutôt!
B.C. : Vous avez commencé
votre vie, et ce dès l’enfance, en tant que danseuse.
En quoi la danse a-t-elle influencé votre parcours d’artiste
en général.
MIREILLE DANSEREAU : Je n’ai
jamais vraiment dansé professionnellement, mais malgré
tout, m’entraîner deux, trois ou quatre fois par semaine,
ça implique une discipline; une discipline du corps. Et bien
sûr une sensibilité. Mais c’est au montage je
crois que je le sens le plus. Ainsi, pour le projet sur lequel je
travaille présentement, j’ai dit que j’aimerais
qu’un film soit comme une danse. Et c’est au montage
que ça se décide. À la caméra aussi,
bien sûr. Mais beaucoup au montage. D’ailleurs, mes
films se « font » généralement au montage
et ce n’est qu’à la fin que je trouve vraiment
ce que je voulais dire. Je tourne souvent des choses sans avoir
aucune idée d’où elles iront, de leur aboutissement.
C’est souvent inconscient. Ça me cause beaucoup de
problèmes pour le financement, car ce sont surtout les mots
qui convainquent les institutions!

Sur le tournage de Eva (2003)
(Photo : Denis McReady; Courtoisie Ciné-plurielles
Inc.)
B.C. : Ce qui m’amène
à parler de votre dernier film, Eva. En fait, ce
qui me fascine avec le traitement de la danse au cinéma,
c’est la façon dont la danse ramène le langage
et le verbe au corps lui-même, aux origines, au-delà
des arcanes nationaux ou idéologiques. Et connaissant votre
passé de danseuse et de cinéaste, et surtout votre
fascination pour les corps eux-mêmes – les corps féminins
en particulier – on ne peut éviter de mentionner le
projet à l’intérieur duquel devait se situer
Eva. Un projet que vous intituliez « La mémoire
du corps ». Pourriez-vous nous parler brièvement de
ce projet et de l’intérêt que vous y portez?
MIREILLE DANSEREAU : Je ne
sais pas si j’arriverai à le faire; il faut que je
trouve une façon de le produire sans le Conseil des Arts,
sans les télés, sans l’ONF… Je ne sais
pas encore… J’ai en fait voulu faire toute une série
sur le corps. J’ai réussi à n’en faire
que deux. J’ai fait les seins (Les seins dans la tête,
1994) et les cheveux (Les cheveux en quatre, 1997). Puis
je suis passée à Eva. Et encore une fois,
si je l’avais fait du côté de la production anglaise…
Une série sur le corps les intéressait déjà
beaucoup plus que du côté francophone. Aussi, comme
je suis considérée comme « cinéaste-auteure
», on m’a dit de ne faire qu’un film à
la fois. Or ça demande tellement de temps que le projet finit
par achopper. Une série sur le corps me semblait un sujet
très important, et c’était un mouvement qui
existait partout dans les arts plastiques. Pensons à des
gens comme Kiki Smith aux États-Unis, Geneviève Cadieux
et Jana Sterbach ici et à bien d’autres artistes reconnus
internationalement qui travaillent sur le corps, en tant que sculpteurs,
peintres ou artistes multimédias. Mais le cinéma,
au niveau des mentalités, est souvent plus lent à
réagir.
B.C. : Croyez-vous que
l’industrie du cinéma au Québec soit toujours
un peu frileuse à parler de la politique du corps, plutôt
que de la politique sociale ou nationale?
MIREILLE DANSEREAU : Surtout si on l’annonce
comme ça, tout de go. Mais l’industrie est
frileuse en général, comme toute industrie d’ailleurs.
Nous évoluons dans un cinéma financé par l’argent
du peuple, et qui cherche donc à rejoindre le peuple, à
lui faire plaisir. Mais en même temps, ce n’est pas
un cinéma qui devrait servir à enrichir quelques producteurs
et distributeurs. C’est un cinéma qui se consomme maintenant
et qui ne pense pas à durer. Je crois qu’il
est là le problème. C’est un cinéma nationalisé
qui veut faire comme Hollywood, mais sans ses moyens. C’est
irréaliste. On a aujourd’hui un cinéma qui rejoint
les gens. Ce que nous ne connaissions pas dans les années
1970 et 80. On ne connaissait pas le marketing, non plus. Mais où
nous avons très peur, c’est dans l’impossibilité
d’avoir une continuité pour un auteur. J’ai passé
ma vie à chercher des producteurs, passant de l’un
à l’autre parce que les institutions l’exigeaient.
Ça m’a fait perdre un temps fou et chaque fois m’usait!
Tant d’espoirs! C’est pour ça qu’aujourd’hui
je produis moi-même mes films. Par défaut, mais aussi
pour avoir le plein contrôle. Mais les gros budgets vont aux
membres de l’association des producteurs, qui est un lobby
très puissant. L’association des producteurs ne veut
même pas reconnaître le droit d’auteur du réalisateur;
exactement comme à Hollywood. On a essayé ici, avec
l’association des réalisateurs (ARRQ), de faire quelque
chose de similaire à ce qui se passe en France, où
le réalisateur est encore très respecté. Ici,
la loi ne reconnaît toujours pas que le réalisateur
est un des auteurs du film. Le scénariste, oui. Mais pas
le réalisateur.
B.C. : On a parlé
du cinéma que vous faites en tant que femme, mais peu en
tant que mère. Reste-t-il un espace pour être mère
dans l’industrie du cinéma au Québec? Comment
êtes-vous arrivée à négocier votre maternité
et votre travail de cinéaste tout à la fois?
MIREILLE DANSEREAU : C’est
très difficile. J’ai mis bien des choses de côté
dans le cinéma pour être mère, et ce pendant
des années. Pour être cinéaste, il faut presque
ne faire que ça. C’est énorme comme implication.
Pour une femme, mère et cinéaste, il faut une incroyable
discipline. On veut tellement être une bonne mère…
c’est horriblement difficile à concilier avec le désir
d’être une artiste. Ce sont deux amours complets. Deux
passions. Mais qui sont souvent contradictoires, du moins pour moi.
Aujourd’hui, maintenant que mes enfants sont presque des adultes
(quoiqu’ils soient encore aux études), la situation
a changé. Est-ce que ça modifiera mon cinéma?
Je ne sais pas. C’est la première fois que j’ai
un bureau à l’extérieur de chez moi et j’adore
ça! Je ne sais pas pour combien de temps je pourrai continuer
ainsi!
B.C. : Pour terminer,
j’aimerais aborder un moment magnifique, dans Eva
: La mer et, en profondeur de champ, Eva Von Gencsy vieillissante.
À l’avant-plan, l’ombre projetée d’une
figure hors-champ, figure qu’on identifie de toute évidence
à celle de la cinéaste. Puis en voix off, vous citez
cette discussion avec Eva, où vous lui demandiez : «
Connaissez-vous ce sentiment d’être de trop? ».
« Oui », répond-t-elle. Sans plus. Difficile
alors, de par la composition du plan entre autres, de ne pas y voir
le commentaire de Mireille Dansereau elle-même sur sa carrière
de cinéaste ici… Sur ses frustrations, incompréhensions…
MIREILLE DANSEREAU : J’ai
bien sûr subi beaucoup de frustration et de rejet tout au
long de ma carrière. Je ne suis pas la seule. Je pensais
d’abord que c’était injuste. Mais dans Les
seins dans la tête, en parlant du cancer du sein, je
me suis alors demandé: « Mais pourquoi pas moi? ».
Et comme cinéaste, ça revient à dire : «
Pourquoi moi j’aurais le droit de faire des films? ».
On passe de la justice au droit. Et comme femme, ça m’a
pris énormément de temps à accepter, à
affirmer que oui, j’ai le droit. Surtout quand nous
nous faisons dire, comme je le mentionnais plus tôt, que nos
projets ne sont pas prioritaires… La question revenait toujours
: « Est-ce que je devrais faire autre chose? ». Est-ce
que je me sentais de trop dans le cinéma québécois?
Il est certain qu’on arrive toujours à trouver du support
chez certains gens qui t’y ramènent. Et de toute façon,
qu’est-ce j’aurais fait d’autre? J’ai pensé
à faire autre chose, mais je ne retrouvais jamais cette passion
que j’ai pour le cinéma. Ma mère me disait autrefois
que si je voulais absolument faire le cinéma que je voulais
faire, il faudrait un jour que je paie pour le faire, comme les
peintres. Ce qui m’a effrayée car ça impliquait
que je ne pourrais pas vivre de ce métier et j’ai été
éduquée à gagner ma vie. Or maintenant j’investis
dans mes propres films, avant même de les tourner. Je n’attends
plus après le financement. Est-ce que c’est une erreur?
Je ne sais pas, mais c’est plus fort que moi, même si
c’est beaucoup plus risqué. Mais malgré tout,
je me trouve chanceuse d’avoir toujours fait ce que j’ai
aimé faire, sans trop de compromis. Je me suis toujours d’une
certaine façon reconnue dans chacun de mes films. Mais ce
qui demeure toujours attristant, c’est que ce soit encore
plus difficile maintenant qu’au tout début, même
après 35 ans de cinéma. Nous vivons dans une société
qui pense toujours que le cinéma est un truc de jeunes. Et
pour cette société nord-américaine, les jeunes,
eux, ont quelque chose à dire et à vivre.
C’est pour ça que dans Eva, j’ai voulu
montrer que même à travers la danse – ça
pourrait être le cinéma aussi – une personne
vieillissante avait encore quelque chose à apporter et à
proposer. Il faut faire sa place, certes, mais il faut
aussi se battre pour la garder. C’est encore cette idée
de continuité, qui n’existe presque plus. Un cinéaste
qui n’a pas de plan de retraite, doit continuer à travailler
sinon il risque de mourir dans la dèche. Dans le monde, il
n’y a que très peu de vieux cinéastes qui continuent.
Quand j’étais jeune, on disait: « On perd dix
ans de sa vie quand on fait un long métrage ». C’est
ce qui m’a sauvée! J’en ai fait peu, donc il
me reste encore suffisamment de marge pour en faire d’autres
[rires!].
[Propos recueillis en mai 2004, dans les
bureaux de Ciné-plurielles
Inc. [www.cineplurielles.com], Boulevard St-Laurent, à
Montréal. Remerciements très spéciaux à
Bruno Dequen qui a organisé et permis cette rencontre].
Notes :
[1] Bill
Marshall. Québec National Cinema. Montréal;
Kingston : McGill-Queen’s University Press, 2001.
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