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Erin Manning. Ephemeral Territories : Representing Nation, Home, and Identity in Canada. Minneapolis: University of Minnesota Press, 2003, 187 pp.

Compte rendu par Bruno Cornellier

Dans Ephemeral Territories : Representing Nation, Home, and Identity in Canada, Erin Manning oppose sa voix de façon radicale aux débats contemporains sur la nation et les nationalismes dans la mesure où elle propose rien de moins que le renversement – voire même l'abandon – du nationalisme comme tel. D'entrée de jeu, sa critique est orientée autour d'une question, d'une expérience : celle de la maisonhome»), du chez-soi. Ou en ses propres termes : « What does it mean to be at home? ». Elle interroge donc le concept de nation en posant la question de l'appartenance à un lieu, un espace, un territoire bien définis, autour desquels une identité, une expérience du Soi à l’Autre, s'inscrit et prend racine. Dans cette perspective, Manning définit le nationalisme et les discours nationaux en tant que vocabulaire idéologique fondamentalement exclusif, dichotomique et téléologique, garantissant la stabilité des modes d'adhérence et d'identification à un tissu social homogène et linéaire.

Contre ces pratiques discursives et idéologiques hégémoniques, Manning propose, en un élan déconstructionniste s'inspirant autant de Derrida, du chronotope bakhtinien et des processus de « dé-re-territorialisation » de Gilles Deleuze et Félix Guattari, de penser l'art et la culture dans un mouvement de flux et de (re)lecture continuelle, où les textes culturels – ici ceux des arts visuels, de la littérature et du cinéma au Canada – deviennent objets et prétextes à une « (dis)qualification du vocabulaire de la nation », la nation étant ici entendue comme terre hospitalière (« homeland »), mais surtout comme pratique linguistique assurant la continuation et la sédimentation des identités sur les fondations et les frontières d'un passé, d'un espace et d'un devenir commun stable et sécurisé.

Ici, ce n'est pas seulement la sédimentation imaginaire d'une culture chimérique et de son espace qui est remis en cause, mais aussi sa lecture/interprétation à travers une série de textes culturels qui réinscrivent le champ de l'expérience dans le mouvement du corps, de la fatalité et de l'éphémère. La philosophie y nourrit la lecture des oeuvres, de la même façon que c'est à partir des oeuvres que le travail philosophique arrive à sortir de son vase clos pour s'inscrire dans le flux de l'expérience et du politique. Car en effet, si le travail de Manning, d'abord ouvrage de philosophie et de « cultural studies », pourra parfois déplaire aux chercheurs/étudiants en études cinématographiques, qui pourraient l'accuser de n'utiliser les textes que comme prétextes ou simple instruments au travail de la philosophe, il me semble au contraire que le choc interdisciplinaire et intermédiatique qui s'opère ici entre films, littérature, arts visuels et philosophie vient servir autant la théorie que l'interprétation des films. Ainsi, la mise en chantier du philosophique dans l'espace sensible de l'expérience et de l'artéfact culturel (le film, mais aussi le roman, la toile, etc.) force la révision des assises disciplinaires du lecteur et porte le travail d'interprétation filmique au-delà de sa tâche exégétique ou pédagogique. La tâche de l'interprète/critique, tout comme celui de l'artiste, devient dès lors pratique subversive et politique. Pour se faire, il importe, selon Manning, de s'arracher aux discours du bi/multiculturalisme canadien et du rapport d'isomorphie et d'ontopologie (l'expression est de Derrida) entre territoire et identité; entre l'ontologique (être) et le topographique (topos). Contre cette inscription métaphysique de l’Être et de l’Autre, du Soi et du non-soi, autour d'une définition négative du citoyen et du national (la nation se définissant par ce qu'elle n'est pas, par ce qu'elle exclut, par ce qui ne répond pas à son vocabulaire et à ses critères d'exclusivité), elle propose une interprétation de la culture inscrite sur le modèle du rhizome, c'est-à-dire selon un mouvement d'enracinement multiple et constant, à-travers ou au-delà des frontières et des idéologies. Ainsi :

It is through cross-cultural texts that I expose the rhizomatic elements within the vocabulary of the nation. I do so by turning to the moments of enunciation, within the nation's cultural narratives, that speak against the hierarchized and dichotomized limitations propagated in the name of the imaginary of the nation. Through cross-cultural texts from artworks to film to literature, I emphasize ways in which culture can talk back to the nation...the promise not of a stable language, but of an alternative that retains its ephemerality.

De la sorte cherche-t-elle à réinscrire la culture et le politique dans le flux incommensurable de ce qu'elle théorise comme politique errante (« errant politics »), c'est-à-dire une élaboration de l'être-au-monde fondée non plus sur la stasis binaire et oppositionnelle de l'Être et de l'autre, mais plutôt sur l'éphémère et l'indéterminé de notre rapport au temps, à l'espace et au monde :

Errant politics subverts attachments that depend on the stability of territory and identity, rewriting the national vocabulary of belonging into a language of movement.…Errant politics is a politics that seeks to instantiate a vocabulary of incommensurability, maintaining a critical stance toward all discourses that offer the promise of homogeneity and cohesion.

Elle poursuit plus loin: « Errant politics seeks to locate the world differently, trying to find through language a deferred text, an aberrant landscape, a configuration of the other that alters the boundary of the configuration itself, of space as configuration. »

Le/la critique rejoint ici la figure du flâneur, errant dans les textes. Conjointement, le corpus d'analyse de Manning traverse allègrement, il va sans dire, les frontières nationales et disciplinaires. Les textes abordés sont donc fondamentalement éclectiques, et leur croisement, leur confrontation et le choix des oeuvres et des théories soumis à l'analyse comparative le sont tout autant : de la peinture paysagiste du Groupe des sept et de leur (re)lecture critique dans l'oeuvre de quelques artistes canadiens contemporains (notamment Jin-me Yoon, Robert Racine et Jamelie Hassan); de Fugitive Pieces, le roman d’Anne Michael, à The Adjuster, le film d’Atom. Egoyan; de l'Eldorado de Charles Binamé à Rude de Clement Virgo, jusqu'au cinéma fondamentalement transnational (ou postnational?) de Srivinas Krishna (Lulu) et de Robert Lepage (Le Polygraphe, Nô).

Ici, la méthode et le style de l'auteure-philosophe sont viscéralement en phase – et même nourris – par son parcours « géographique » et « professionnel », c'est-à-dire celui d'une femme née de la génération Trudeau, d'un milieu bilingue quelque part entre Ottawa et Montréal, et dont le travail intellectuel – celui de la chercheuse et de l'enseignante – puise aux sources de son engagement et de son expérience sensible et réflexive en tant qu'artiste, romancière et danseuse. Bref, chez Manning, la rigueur académique du professeur croise le parcours de l'artiste, alors que le corps, les sens et la pensée profilent un choc d'idées dont l'issue est une intellection de la culture et de l'identité conçues comme moments éphémères et comme instants voués à un devenir instable et imprévisible et à un enracinement rhizomatique, polyvoque et hétérogène.

À ce titre, le quatrième chapitre d'Ephemeral Territories, à travers l'analyse de Lulu de Srivinas Krishna, est particulièrement intéressant et ambitieux, dans la mesure où il explore les structures de pouvoir et de dominance auxquelles continuent de souscrire les discours raciaux et culturels dans l'imaginaire national canadien. Contre ce qu'elle décrit comme le « being-in-common » de la métaphysique eurocentriste, Manning, suivant Jean-Luc Nancy et sa Communauté désoeuvrée, souscrit plutôt à un « being incommon », à l'unheimlich que révèle le corps récalcitrant de l'étranger : le corps contestataire, l'abjecte, celui d'une altérité impossible à instituer à l'intérieur d'un imaginaire national fondé sur l'arborescence et la stabilité.

L’auteure s'inspire plus loin du concept d’ « histoire effective » de Foucault, afin de décrire l'expérience nationale et historique en terme de rupture, de discontinuité et de mouvements arbitraires, en opposition à une vision cosmogonique de l'histoire et des origines nationales. Contre la linéarité et la causalité historique du nationalisme, elle propose une structure généalogique où les débuts, les origines, se présentent dans la multiplicité plutôt que dans l'homogénéité. Elle offre ici une (re)lecture de la culture franco-québécoise contemporaine à-travers quelques textes culturels québécois, ici ceux du cinéma de Robert Lepage, afin de rendre visible les angles morts de l'espace-temps national et d'en dévoiler les marges et les contradictions. Manning fracture ainsi les nostalgies et les rêves d'unités fondés sur un passé garant autant du sang des ancêtres que de l'amnésie et du mythe de l'homogénéité ethnique inscrit dans l'exception linguistique francophone aux accents bien québécois.

L’auteure cherche-t-elle de la sorte à souligner à la fois les contradictions et insuffisances d'un discours souverainiste fondé sur une exception linguistique tenant la langue en otage, alors que sans nier le droit à la survivance d'une communauté française en Amérique, ni son droit à l'autogouvernance (à-travers deux référendums sur la souveraineté), elle cherche, par l'analyse des films de Lepage, à réévaluer et ré-imaginer les contingences historiques et locales du Québec hors du vocabulaire de la nation et du nationalisme. Elle profile ainsi les strates effectives de la mouvance et de l'errance du politique à l'échelle globale, « asking once more where an errant politics might lead us in the transformation of our wor(I)ds ».

Je pourrais ici m'objecter dans la mesure où la position critique radicale de Manning semble expulser tout potentiel « constructif » aux clivages nationaux. Sa critique est d'ailleurs fondamentalement alimentée par l'aspect polémique et foncièrement subversif des films et artéfacts qu'elle voue à l'analyse. Elle nie conséquemment, textes à l'appui, tout lieu salutaire ou régénérateur où la nation puisse offrir quelque liberté ou dynamisme au mouvement des langues, langages et textes culturels en général. Je pense entre autres aux revendications nationales du cinéma direct au Québec, qui a nourri de nombreux mouvements de résistance politique et artistique contre la colonisation de l'imaginaire par les discours libéraux et fédéralistes dominants et qui fût aussi à l'origine d'un important renouvellement et dialogue historique dans les schèmes et éthiques de la représentation des cultures « mineures ». Or le but de Manning, tel que je le conçois, est peut-être moins de reléguer aux oubliettes les percées des textes nationalistes que d'en dévoiler les limitations, contraintes, balises et illusions dans le contexte exclusif du chez-soi (« home ») que sous-tend tout nationalisme. Ou en ses propres mots:

I have come to think that in most cases, « to be at home » is to belong to a system that has always already been written in the name of an exclusionary system of governance. The notion of « being at home » suits those who are not at odds with the parameters of belonging and the limits of inclusion perpetuated within this notion of the nation-state.

Ainsi, par l'analyse des films (et des autres textes culturels) cherche-t-elle à ouvrir la voie à de nouveaux espaces où puissent se loger le langage, l'identité et notre rapport à l'autre et au monde, hors des paramètres de l'heimlich et de l'unheimlich, « of 'homeliness' and 'unhomeliness" ».

Philosophiquement dense, complexe et informé, écrit dans un style à la fois académique, engagé et personnel, l'ouvrage d'Erin Manning, polémique et ambitieux, saura intéresser tout étudiant ou chercheur des différentes disciplines des sciences humaines désireux de réinvestir de façon radicale non pas qu'une culture ou un état de culture – celle(s) du Canada –, ou une théorie – celle de la nation et du nationalisme – mais également son propre positionnement académique et disciplinaire. Le critique et l'interprète, arborant les oripeaux du flâneur, passe ici de la médiation à l'action, « [where] the text is the other to whom I turn not for comprehension, but for the challenge of exposing my own difference »; et exposer ainsi ma propre matérialité, mon propre éphémère.


[Ce compte rendu paru d’abord dans le Canadian Journal of Film Studies / Revue canadienne d’études cinématographiques, 13 : 1 (printemps 2004) : 88-92.]

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