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Aleksandar Dundjerovic. The Cinema of Robert Lepage : The Poetics of Memory. London : Wallflower Press, 2003, 181 pp.

Compte rendu par Sylvie Bissonnette

Bien que Robert Lepage soit d’abord reconnu internationalement comme metteur en scène au théâtre et à l’opéra, il a aussi réalisé cinq films à ce jour, dont trois sont des adaptations de ses propres œuvres théâtrales. Dans ce premier livre entièrement consacré à l’étude des films de Robert Lepage, Aleksandar Dundjerovic analyse les films de Lepage sous plusieurs angles et s’attarde particulièrement à la narrativité, à la mise en scène et au processus créatif. À propos de ce dernier point, il démontre comment les films de Lepage sont profondément influencés par son travail théâtral et son expérience de création collective. De plus, Dundjerovic explique les variantes de ce qu’il appelle la poésie de la mémoire de Lepage par l’analyse détaillée de chacun de ses films, soit : Le Confessionnal (1995), Le Polygraphe (1996), (1998) et Possible Worlds (2000) [1]. Ce livre fait partie de la série Director’s Cuts de Wallflower Press (Londres) consacrée aux cinéastes internationaux contemporains [2].

Dundjerovic, par l’analyse de la narrativité et de la mise en scène de chacun des films de Lepage, expose les différentes variantes de ce qu’il décrit, nous l’avons mentionné, comme la « poésie de la mémoire ». Celle-ci consiste en quelque sorte en un regard poétique sur la réalité d’un monde en devenir et le passé qui l’a façonné. L’auteur explique donc comment cette vision se transpose poétiquement dans les films de Lepage par des thèmes relatifs à la mémoire, des transitions temporelles surprenantes, des références culturelles multiples, des associations d’idées qui révèlent une multitude d’images virtuelles, etc. Dundjerovic propose ainsi diverses pistes d’analyse nous permettant de mieux comprendre comment les convictions et préoccupations personnelles de Lepage se reflètent dans ses films, sans oublier bien sûr de mettre en évidence le contexte social et politique dans lequel baignent ces derniers.

Les questions relatives à la représentation de l’identité personnelle et nationale étant des axes centraux des films de Lepage, elles sont également au cœur de l’approche de Dundjerovic. Nous verrons d’abord comment il analyse le style de Lepage en fonction de ses influences personnelles et de la question identitaire individuelle dans ses films. Puis nous traiterons de son analyse de la représentation de l’identité nationale québécoise dans l’œuvre de Lepage, alors qu’il en vient à questionner la notion même d’identité nationale et entend démontrer que la représentation du Québec dans les films de Lepage est celle d’un « internationaliste ayant à cœur un ordre du jour national » (47. Ma traduction).

Dundjerovic aborde l’interprétation des films de Lepage en se fondant sur le nouveau discours auctorial, qui reconnaît l’influence des facteurs politiques, sociaux et culturels sur le style personnel d’un auteur cinématographique. Cependant, il semble prendre pour acquis que Lepage est un auteur et n’élabore pas sur les critères définissant le « cinéma d’auteur », voire la notion même « d’auteur cinématographique ». Il aurait d’ailleurs été approprié que Dundjerovic traite de façon plus approfondie du rôle que joue le travail par collaboration pour Lepage lors du développement de ses trames narratives ou de l’écriture de ses scénarios, puisqu’il s’agit d’un aspect caractéristique de son approche.

En se penchant sur le processus de création de Lepage, Dundjerovic entreprend de démontrer l’intérêt du cinéaste pour l’expérimentation narrative plutôt que pour une narration linéaire et conventionnelle basée sur les liens de causalité. Il mentionne que l’expérience théâtrale de Robert Lepage, fondée sur le travail collectif, influence le processus de création de ses films. Il examine plus particulièrement le Cycle RSVP, un processus cyclique de création emprunté à la danse et que Lepage a su exploiter alors qu’il était membre du Théâtre Repère. Ce cycle « RSVP » (ou « Repère », en français) est composé de quatre étapes (« Ressource », « Partition », « Évaluation » et « Représentation ») qui peuvent servir tant à l’élaboration d’un spectacle qu’à la conception d’une trame narrative. Dundjerovic explique pour chacun des films analysés comment Lepage se sert de ce processus cyclique pour créer et imbriquer de multiples couches narratives. Les objets, lieux, histoires, anecdotes et mythes sur lesquels se développe la trame de ses récits et qui alimentent sa mise en scène sont aussi analysés en détail. Comme il s’agit d’expliquer un processus de création, l’auteur s’appuie sur les observations générales de Lepage par rapport à cette méthode de travail.

Dundjerovic précise que, si cette approche vient nourrir notre lecture et notre compréhension du processus de création des films de Lepage, elle n’est pas nécessairement pertinente lorsqu’il s’agit d’interpréter un film fini. Cependant, la distinction entre ce que Lepage a effectivement exploité comme germe de ses films et ce que Dundjerovic interprète comme tel n’est pas toujours évidente. L’auteur aurait pu mieux s’appuyer sur des exemples précis ou du moins indiquer si sa méthodologie reposait sur des entrevues ou documents dans lesquels Lepage détaillait l’application de sa méthode pour des films particuliers.

La méthode inspirée du Cycle RSVP a aussi été utilisée par Lepage dans son processus d’adaptation. Dundjerovic détaille les étapes de développement de l’adaptation filmique du Polygraphe, la première pièce adaptée par Lepage. L’auteur relève les similitudes et différences entre des motifs importants qui se retrouvent dans la pièce et le film. De plus, il évoque les multiples transformations qu’a subies la trame narrative tout au long du développement de la pièce et du film. On regrette seulement que cette analyse ne soit pas mise en perspective avec les théories récentes sur l’adaptation en général, et l’adaptation théâtrale en particulier.

Selon Dundjerovic, les alliances entre pratiques théâtrales et cinématographiques, les références et les collages de différents styles et pratiques artistiques situent le cinéma de Lepage dans le courant postmoderne. Or si l’auteur explique de façon générale les concepts du postmodernisme, il aurait été judicieux qu’il mette également en perspective les différents discours sur ce sujet, dans la mesure où son approche et son choix de paradigmes analytiques demeurent peut-être trop cloisonnés. Le postmodernisme est un concept en pleine évolution qui s’applique à plusieurs domaines d’étude. Ainsi, un bref historique du postmodernisme au cinéma et des théories cinématographiques qui s’y rattachent aurait permis à l’auteur de mieux situer les films de Robert Lepage par rapport aux autres films de ce courant, particulièrement les films canadiens, pour mettre en évidence sa thèse. De plus, une discussion des concepts relatifs à la narrativité postmoderne – hypertextualité, intertextualité, auto-réflexivité, etc. – aurait pu enrichir l’analyse de l’auteur. Il relève tout de même les difficultés éprouvées par la société québécoise face au processus de transition du modernisme vers le postmodernisme. Cette mise en contexte introduit habilement sa discussion sur la représentation de la société québécoise postmoderne dans l’œuvre de Lepage, en identifiant les caractéristiques narratives qu’il considère comme postmodernes dans ses films : le questionnement identitaire, la dérision des convictions sociales fixes et stables, la parodie et l’ironie provenant de personnages impuissants ou ne désirant plus prendre de décisions, etc. De plus, il indique comment le cinéma de Lepage répond à cette société postmoderne par une pluralité de références culturelles, informatives et sensorielles, une réflexion sur la superficialité et la représentation d’une réalité esthétisée.

Pour rejoindre un public plus large et international, Dundjerovic se réfère à des artistes renommés pour mieux faire comprendre le style et l’approche interculturelle de Robert Lepage. Il situe les pratiques de Lepage par rapport à celles d’autres auteurs cinématographiques, dont Alain Resnais, Mike Leigh et Jean Cocteau. Ces comparaisons ne font pas toutes l’objet d’une analyse poussée, mais offrent aux lecteurs des opportunités de recherche.

Un des aspects les plus fructueux de cette analyse comparative porte sur l’influence de Jean Cocteau. Comme ce dernier, Robert Lepage désire explorer le potentiel poétique du cinéma. Ce qui amène l’auteur à analyser divers aspects poétiques des films de Lepage. Par exemple, Dundjerovic explique comment Possible Worlds aborde la question des nouvelles technologies, qui permettent à Lepage d’explorer de nouveaux thèmes et de développer une esthétique cinématographique influencée par les mathématiques, la science et la poésie. Comme Cocteau, Lepage juxtapose dans son œuvre croisements médiatiques et épisodes autobiographiques. Dundjerovic s’attarde aux moments clés de la vie personnelle du cinéaste, puis explique comment ses expériences personnelles trouvent écho à l’intérieur de thèmes récurrents comme la mort, le père manquant, les liens fraternels et la disparition de l’être aimé. Il démontre ainsi comment la vie de l’artiste alimente radicalement sa poésie de la mémoire.

Les questions relatives à l’identité nationale se reflètent dans le cinéma national québécois. Parallèlement aux préoccupations autobiographiques de Lepage, Dundjerovic étudie les liens entre son oeuvre et les influences et moments historiques qui ont façonné le cinéma québécois. Pour ce faire, il établit d’abord les limites et contraintes qui encadrent la production des films au Québec, en particulier ceux de Lepage, à travers une discussion sur l’histoire politique, sociale et culturelle du Québec (du duplessisme catholique aux problèmes du bilinguisme), et bien sûr, de son cinéma. Il traite notamment des problèmes de financement du cinéma québécois et de la difficulté de développer un cinéma national pour un public international, sous la pression du succès populaire incontesté et hégémonique du cinéma hollywoodien. Cette discussion historique est importante, car Dundjerovic veut démontrer que les films de Lepage traduisent les contradictions liées à la définition d’une identité collective prise entre des forces culturelles, sociales, politiques et économiques en rupture mutuelle. De la sorte, Dundjerovic cherche à expliquer l’inhabileté des personnages québécois de Lepage à résoudre leurs problèmes identitaires, leur incapacité d’agir et leur recherche d’un refuge dans des espaces imaginaires, inventés, entre deux mondes : entre le passé et le présent, l’intérieur et l’extérieur, l’ici et l’ailleurs, la réalité et la fantaisie, bref, dans des terrains de transitions et de transgressions, anonymes, virtuels. Or la notion même de nation est aussi un terrain de doutes et de tensions, d’échanges et de négociations, qui n’est plus, comme l’entend Bill Marshall, « a refuge of stability faced with globalization, but a very mobile spiral » [3].

Dundjerovic tente aussi de démontrer comment Lepage cherche à redéfinir l’identité québécoise et à transcender ses frontières « en incluant plutôt qu’en excluant le Canada anglais, d’abord, et le monde ensuite » (13. Ma traduction). Selon lui, le nationalisme de Robert Lepage est celui d’un internationaliste qui a une prédilection pour les questions nationales. Pour préciser son affirmation, il brosse l’historique du nationalisme québécois et des influences qui ont forgé l’identité québécoise, mais aussi la biographie de l’artiste. Il note que Lepage présente la société et la culture québécoise dans ses trames narratives en juxtaposant des topos de villes québécoises à ceux de villes d’autres pays, reflétant ainsi son désir d’internationaliser l’espace du cinéma national québécois. Ce qui amène l’auteur à soutenir que Lepage remet en question la vision nostalgique et idéalisée du cinéma national canadien et québécois, laissant plutôt supposer que la survie de l’identité québécoise dépend de son habileté à s’ouvrir sur le monde.

L’internationalisme de Robert Lepage n’est pas seulement présent dans la trame narrative de ses films. Son expérience interculturelle de même que l’art et la culture asiatiques alimentent sa mise en scène (temps, espace, couleur, dyade personnel/public, structure, rythme.) Les éléments esthétiques de sa mise en scène sont explorés en détail dans les chapitres consacrés à chacun des films. Par exemple, Dundjerovic explique les fonctions stylistiques et narratives des couleurs flamboyantes exploitées dans la mise en scène du Confessionnal et explique l’influence de la culture japonaise et chinoise dans ce film. De plus, Lepage s’intéresse au potentiel poétique du cinéma. L’auteur explique que la poésie de la mémoire de Lepage opère en dévoilant des connexions et similarités cachées. Elle consiste aussi en de multiples références culturelles, dont les significations se chevauchent, créent une abondance d’images et offrent plusieurs pistes de lecture. Ceci démontre que le cinéma de Lepage génère une interprétation personnelle et poétique de la réalité plutôt qu’une volonté de l’imiter. Par son style distinctif, il se libère des conventions imposées et explore le langage cinématographique en découvrant de nouvelles façons de prendre part aux débats caractérisant une ère où le cinéma est en reconstruction.

L’ouvrage se termine par une entrevue avec Robert Lepage. Ce dernier discute de son processus créateur et répond à des questions précises sur son travail de réalisateur. Il explique aussi l’influence du cinéma sur son œuvre théâtrale et vice-versa. Il est surtout intéressant de connaître son opinion sur les divers sujets politiques abordés par Dundjerovic tout au long de son argumentation sur le nationalisme québécois. Ainsi, Lepage s’exprime sur le référendum de 1995 sur l’indépendance du Québec, le système matriarcal québécois, le bilinguisme et les tensions entre le « localisme » et « l’internationalisme » des années 1960 et 1970.

Ce livre s’adresse aux personnes intéressées par les études cinématographiques, les performances contemporaines, le multimédia, les théories postmodernes et la mémoire culturelle et personnelle. La bibliographie contient plusieurs articles et ouvrages pertinents pour quiconque s’intéresse aux films de Lepage et au cinéma québécois en général, bien que l’on doive constater l’absence de plusieurs sources fondamentales et essentielles dans l’étude des œuvres de Lepage, surtout en ce qui concerne les ouvrages francophones et ceux portant sur les adaptations théâtrales. De plus, on ne peut s’empêcher de déplorer qu’elle soit truffée de fautes d’orthographe dans la transcription des mots et expressions français.

Notes

[1] La face cachée de la lune (2003), sorti en salle après le rédaction de l’ouvrage, est bien sûr omis.

[2] La série « Director’s Cut » compte à ce jour des ouvrages sur le cinéma de David Lynch, de Wim Wenders, d’Emir Kusturica et de plusieurs autres.

[3] Bill Marshall. Quebec National Cinema. Montréal : McGill-Queen’s University Press, 2001: 3.

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