Le biodrame
perraldien
Stéphane-Albert Boulais
Collège de l’Outaouais
Qu’est-ce qu’un biodrame? C’est le drame de la
parole vécue, monté au cinéma. C’est
la réalité diégétisée par le
cinéma. La dramaturgie du vécu dont Pierre Perrault
est l’un des pionniers. En quoi sa parole est-elle fondatrice?
Voilà un auteur qui aura su garder
le cap du réel toute sa vie. Sans cesse, il aura poursuivi
sa quête de la parole. D’abord comme scripteur radiophonique
où le premier, dans Au pays de Neufve-France (1956-1957)
il aura tressé la parole vernaculaire au texte classique
du narrateur, puis dans son cinéma à partir de Pour
la suite du monde qu’il co-réalise avec Michel
Brault, en 1962. Rarement une oeuvre aura été autant
fidèle à une idée. De 1955 à 1999, l’année
de son décès, Perrault aura préféré
le réel d’ici à l’imaginaire d’ailleurs.
Il aura écrit contre la fiction envahissante
[1] . Il l’aura affrontée parce qu’elle
représentait l’ennemie qui nous empêchait de
naître.

Pierre Perrault dans Les traces du rêve (réal. J-D
Lafond, NFB/ONF, 1986).
Pour bien comprendre le sens de sa biodramaturgie,
il faut décrire sa haine de la fiction. Pour lui, cette dernière
était tantôt synonyme de mensonge, tantôt d’envahissement
princier, mais surtout, elle représentait ce qu’il
appelait « le maternage par le rêve » : «
L’image est-elle autre chose qu’une image? Et ne rend-elle
compte que d’elle-même? Nous avons en vérité
l’esprit torturé. Et l’homme gavé de fiction
en arrive à douter de sa propre réalité et
refuse de la voir même en image. Comme par pudeur. [...] La
vérité n’existe que dans la croyance »
[2] .
L’oeuvre perraldienne annonce le présent, c’est-à-dire
le réel et non la fable. Elle insiste pour mettre le film
dans le réel et non pas pour que le film soit la simple diffusion
d’une pensée réaliste au service du pouvoir.
Hollywood n’a rien à nous dire de
nous-mêmes et de notre humanité mais nous propose des
surhommes, des messies, des miracles, des héros, une infaillibilité
qui prend racine dans l’imaginaire et qui se fonde sur une
crédulité. Comment se faire entendre au présent
de l’indicatif par un peuple qui a peut-être pris racines
ailleurs[3] ?
Le cinéaste des Voitures d’eau,
d’Un royaume vous attend et de La grande allure
a voulu faire entrer le réel dans le cinéma. Mieux
: il a voulu faire imaginer le cinéma par le réel.
Parce qu’il avait compris que le réel était
pour le cinéma classique un signifié, non un signifiant.
Voilà pourquoi sa position est fondamentale. Perrault propose
au réel de devenir un signifiant. Il le lui propose parce
que le réel, celui des gens de l’Île-aux-Couldres,
celui des Montagnais du Mouchouânipi, celui des Acadiens de
l’Acadie ou des pocailles de Maniwaki, improvise toujours,
il n’est pas prévu comme un scénario. Si les
Alexis et les Marie Tremblay ont tant d’importance dans la
problématique de la représentation à l’origine
des oeuvres fondatrices de Pierre Perrault, c’est qu’ils
sont des manifestations directes du réel. Perrault est venu
proposer une autre culture cinématographique qui revisite
de l’intérieur l’esthétique naturaliste
de l’art bourgeois en offrant à sa façon une
approche originale de la mimésis. En fait, nous assistons
avec le cinéma de Perrault à une nouvelle position
distanciatrice fondée sur l’intégration biodramaturgique
du signifiant « réel ». Pierre Perrault ne renonce
pas complètement à la forme narrative, mais il l’utilise
plutôt pour mieux la démasquer. Il s’en sert
sans fard. C’est l’une des caractéristiques de
son cinéma vécu, ce cinéma tatoué par
la vie.
Pierre Perrault cultive la représentation
cinématographique comme s’il faisait du théâtre.
Ses biodrames sont interactifs. Ils commandent la réaction.
Les spectateurs parlent pendant leur représentation. Pourquoi?
Parce que, justement, les biodrames de Perrault sont fondamentalement
discursifs comme l’est le théâtre brechtien,
par exemple. Si pour Brecht, comme le suggère Youssef Ishaghpour,
la conscience théâtrale se trouvait partout [4]
, pour Perrault la conscience biodramatique se retrouve aussi partout.
Il utilise le cinéma direct pour le prouver. Il place sa
caméra devant deux personnes, leur pose une question et les
laisse dialoguer, c’est-à-dire performer. Autrement
dit, il pointe du doigt l’Institution en disant qu’il
n’est pas nécessaire d’être sir Laurence
Olivier pour avoir quelque chose d’intéressant à
dire. Pierre Perrault a voulu remplacer le vraisemblable par le
possible, et ainsi mettre fin aux diktats d’une poétique
aristotélicienne fondée sur le principe qu’
« [il vaut mieux] un vraisemblable impossible qu’un
possible invraisemblable. » [5]
Pierre Perrault, à sa façon,
choisit donc le possible. Voilà pourquoi plusieurs scènes
de ses biodrames ne sont pas d’emblée acceptées
par les spectateurs. Par exemple, la scène du marin breton
dans Un pays sans bon sens (1970) ou celle de la chamaille
dans La bête lumineuse (1982) agressent par leur
côté cru l’univers fantasmatique du spectateur.

La bête lumineuse (réal. P. Perrault, NFB/ONF, 1982).
Il y a dans l’entreprise perraldienne
une dimension pédagogique importante dans la mesure où,
prenant le contre-pied du récit hollywoodien, le cinéaste
présente tout le déterminisme de ce même récit
hollywoodien qui aliène le sujet qui est dans tout spectateur.
Or, pour Perrault le spectateur cesse de n’être qu’un
« objet de l’Histoire » [6]
. Il est partie prenante. Il est celui qui énonce. Toute
l’oeuvre perraldienne est un hommage à l’énonciation,
cette puissance qui caractérise l’homme. On pourrait
presque dire que pour Perrault, l’homme est un animal énonçant.
C’est pourquoi il est si important pour lui que les marques
mêmes de l’énonciation paraissent dans ses films.
Il instaure une biodramaturgie où l’hésitation
non programmée a sa place. Une biodramaturgie où les
barbarismes ont pleine liberté de parole, bref un art du
possible invraisemblable.
Le biodrame n’était réalisable
que par l’utilisation du réel comme signifiant cinématographique.
La distanciation perraldienne, contrairement à celle de Brecht,
repose sur le fait que le personnage, au lieu d’être
un acteur qui incarne « un héros tragique dans une
cérémonie symbolique de la mort »
[7] , est plutôt le héros improvisé
d’une mimésis de la vie.
Pierre Perrault est venu au cinéma
par nécessité instrumentale, non par choix artistique.
Il incarne l’homme social pour qui le cinéma est un
mauvais objet au sens metzien du terme. Il a toujours refusé
de dire qu’il faisait du cinéma [8]
.
Mais s’il refuse le « cinéma
cinéma », il ne lui emprunte pas moins certains de
ses codes pour faire ses films. À la photographie, par exemple,
le code analogique de l’image pour mieux authentifier le réel
de la parole. À la littérature, le code du récit
en alternance, celui aussi de la comparaison et des tropes. Perrault
est un véritable intertextualisant. Il converse avec les
institutions culturelles, il marchande leurs voix, fait des films
qui ne sont pas du cinéma, écrit des livres qui ne
sont pas de la littérature, fournit des témoignages
qui ne sont pas du folklore. Le biodrame perraldien est à
l’opposé du film de fiction que Christian Metz définissait
comme étant
celui où le signifiant cinématographique
ne travaille pas pour son propre compte mais s’emploie tout
entier à effacer les traces de ses pas, à s’ouvrir
immédiatement sur la transparence d’un signifié,
d’une histoire, qui est en réalité fabriquée
par lui mais qu’il fait semblant de seulement « illustrer
», de nous transmettre comme après coup, comme si elle
avait existé auparavant[...] [9].
Dans Le règne du jour, Perrault
enregistre tel quel le couple Tremblay. Il ne les maquille pas,
ni, du reste, ne cherche à leur faire dire des mots scénarisés,
codés, institutionnalisés. Il refuse le scénario
et la structure langagière revampée des dialogues
du cinéma classique. Il propose plutôt le mimétisme
brut. La parole vécue et rapatriée dans un discours
cinématographique.
Toutefois, la tentation de la fiction le visite,
parfois, à l’occasion. Par exemple, dans Le règne
du jour, il y succombe à la fin quand il place la caméra
à l’intérieur d’une boutique fermée.
On voit alors Alexis qui marchande l’horloge grand-père
à travers la porte. Il y a dans ce marchandage un jeu cinématographique
où se manifeste velléitairement le désir de
l’« histoire » au sens que lui reconnaît
Émile Benveniste, celui d’un discours « qui donne
l'impression de n'être tenu par personne » [10]
. Mais c’est l’exception qui confirme la règle.
Pierre Perrault ne veut surtout pas que le
spectateur rêve. Il souhaite que son film soit le moment d’un
déclenchement critique. C’est la raison pour laquelle
il ne cherche pas les techniques de la transparence. Il refuse aussi
de modifier le profilmique : aucun éclairage esthétisant,
aucune transformation du lieu de la parole. C’est la pulsion
invocante [11] plus
que la pulsion scopique qui préside à l’élaboration
de sa mise en oeuvre. Tout se passe en fait comme si le film était
construit pour être entendu dans une cuisine et non pas au
cinéma. Le biodrame fait appel à une participation
active du spectateur.
Le biodrame perraldien ne favorise pas «
le retrait narcissique et la complaisance fantasmatique »
[12] . Dans Le règne
du jour, le spectateur entre en dialogue avec les personnages.
Plutôt que de nous faire oublier le réel, le film perraldien
nous impose sa dimension dialogique. C’est le propre du biodrame
de construire sur le mode dialogique. Il n’y a pas de monologue
intérieur dans Le règne du jour, ni de narration,
mais un processus dialogique. Le curé parle à ses
paroissiens, Madame Mortagne aux Tremblay, Alexis à Grand-Louis
et ainsi de suite. Dans Un pays sans bon sens, il insère
même des intertitres écrits de sa main. Ces derniers
agissent comme des déictiques : ils pointent du doigt, ils
supposent eux aussi un interlocuteur, celui que nous sommes.
Alors que le film de fiction suscite notre
monologue intérieur, le biodrame perraldien n’entre
pas dans ces profondeurs. Il refuse toute préparation spectatorielle.
Perrault n’est pas un séducteur. Le biodrame est un
objet non pervers. Il ne cherche pas le détournement, mais
plutôt le rassemblement.
Pierre Perrault est, dans un certain sens,
du côté de Brecht et d’Eisenstein. Il refuse
la descente aux enfers de l’émotion que nous propose
le psychodrame de la fiction américaine produit par des marchands
d’illusions.
Le biodrame n’est donc pas conçu
en vue d’une pratique d’assouvissement affectif
[13] , mais il est plutôt construit dans
la perspective d’un déclenchement dialogique. Pierre
Perrault circulait avec ses films et les discutait [14]
.
En fait, Perrault a voulu dépasser
l’impression de réalité pour transgresser la
notion de croyance. Il ne voulait pas faire vraisemblable, il voulait
plutôt inclure le spectateur dans un pacte de vérité
: le pacte biodramatique, c’est-à-dire la vérité
d’une parole vive tressée par un cinéaste. Voilà,
à mon sens, le génie de la parole fondatrice perraldienne.
Notes:
[1] Je prends
ici fiction dans le sens que Gilles Deleuze lui donne et que Jean-Daniel
Lafond cite avec à-propos dans Les traces du rêve:
« [...] quand Perrault critique toute fiction, c’est
au sens où elle forme un modèle de vérité
préétablie, qui exprime nécessairement
les idées dominantes ou le point de vue du colonisateur,
même quand elle est forgée par l’auteur du film.
La fiction est inséparable d’une ‘vénération’
qui la présente pour vraie, dans la religion, dans la société,
dans le cinéma, dans les systèmes d’images.
Jamais le mot de Nietzsche, ‘supprimez vos vénérations’,
n’a été aussi bien entendu que par Perrault.
» Gilles Deleuze, cité par Jean-Daniel Lafond dans
Les Traces du rêve, p. 45.
[2] Pierre Perrault,
« La question du cinéma. » Caméramages,
Paris/Montréal : Edilig/L’Hexagone, 1983, p. 97.
[3] Loc. cit.
[4] « Tandis
que partout on croit se débarrasser de la représentation
en la qualifiant de théâtre, Brecht veut utiliser la
représentation scénique pour donner au public la conscience
que le théâtral se trouve partout. » Youssef
Ishaghpour, D’une image à l’autre, Paris
: Denoël/Gonthier, 1982, p. 21.
[5] Phrase d’Aristote
évoquée par Roland Barthes dans « L’ancienne
rhétorique ». Roland Barthes, L’aventure
sémiologique, Paris : Seuil, 1985, p. 96.
[6] Parlant de
Brecht, Ishaghpour écrit : « La ‘distanciation’
pour Brecht signifie ‘historicisation’ — montrer
à la fois les déterminations et les possibilités,
rendre conscient que l’actuel aussi est historique, transformable
—, elle ‘désaliène’ celui qui, pris
au jeu de l’identification, demeure l’objet de l’Histoire,
et l’aide à naître comme sujet. » Op.
cit., p. 27.
[7] Selon Ishaghpour,
dans le théâtre de Brecht : « [...] l’acteur
cesse d’incarner le héros tragique dans une cérémonie
symbolique de la mort et ne figure plus comme élément
de scénographie, il devient à la fois le voisin et
un philosophe critique; il ne s’identifie plus au personnage
pour entraîner le spectateur, qu’il ignore, à
s’identifier avec lui-même. » Op. cit.,
p. 29.
[8] Il refusait
toute fiction sauf celles extrêmes de Harakiri de
Kobayashi et de L’année dernière à
Marienbad de Resnais. Ce sont des films limites de la parole,
le premier en tant que voyage à l’intérieur
de la parole et le second dans la mesure où la parole s’y
délite elle-même. Harakiri est un voyage au
coeur d’une parole donnée pour laquelle un ronin est
obligé de se suicider. Je ne peux m’empêcher
ici de recommander au lecteur le livre de Claude R. Blouin,
Le chemin détourné, un essai sur Kobayashi et
le cinéma japonais (Montréal : Hurtubise HMH, 1982).
[9] Christian
Metz, Le signifiant imaginaire. Paris : UGE, 1977, p. 56.
[10] Selon Gardies
et Bessalel, « on appelle ‘histoire’ [...] un
type d'énoncé se caractérisant par un effacement
des marques énonciatives. L'histoire se présente ainsi
comme un discours paradoxal qui donne l'impression de n'être
tenu par personne, et « où les événements
semblent se raconter eux-mêmes » (E. Benveniste). ”.
André Gardies et Jean Bessalel, op. cit., p. 106.
[11]«
L’exercice du cinéma n’est possible que par les
passions perceptives : désir de voir (= pulsion scopique,
scoptophilie, voyeurisme), qui était seul en jeu dans l’art
muet, désir d’entendre qui s’y est ajouté
avec le cinéma parlant. (C’est la ‘pulsion invocante’,
[...]) ». Christian Metz, Le signifiant imaginaire,
p. 82.
[12] Christian
Metz, op. cit., p. 130.
[13] Christian
Metz écrit : « Avec ses images et ses sons véritables
(extérieurs), le film romanesque contribue à nourrir
d’une substance supplémentaire et importée le
flux fantasmatique du sujet, à irriguer les figures de son
désir, et il n’est pas douteux que le cinéma
classique soit entre autres choses une pratique d’assouvissement
affectif. » Ibid., p. 134.
[14] Les
traces du rêve de Jean-Daniel Lafond le souligne bien.
Dans ce film, Perrault présente La bête lumineuse
en France, au Club de Montpellier.
"Photos fournies par l'Office national du film
du Canada" (http://www.onf.ca/)
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