L’échangeur du bout du monde:
Présentation d’un projet web qui cherche de nouvelles voies (voix)

Nouvelles « vues » sur le cinéma québécois cherche à s’imposer comme lieu de réflexion ouvrant son espace rédactionnel autant à des chercheurs et théoriciens confirmés ou en formation qu’à des cinéastes et praticiens du cinéma d’ici et d’ailleurs, tous intéressés à explorer différemment les enjeux, problèmes et débats soulevés par le cinéma de ce morceau marginal d’Amérique qu’est le Québec (post)moderne. En cours d’élaboration, cet outil Internet original veut répondre à un besoin et à un manque fondateur dans la réflexion, la théorie et les pratiques entourant le cinéma québécois contemporain, dont les discours et les films s’enlisent encore bien souvent dans la redondance des paradigmes et des questions limitatives du nationalisme, de la question identitaire et territoriale et de l’opposition binaire et univoque entre cinéma d’auteur et succès quantitatif commercial et populaire. En conséquence, nous nous trouvons face à un cinéma qui, pour les plus défaitistes, perd le souffle qui l’ouvrit au monde dès les années soixante et devient, hors du renouveau théorique, stylistique, thématique, créatif, politique, économique et industriel auquel nous pourrions nous attendre de lui et de ses politiques, un cinéma chétif, obsolète, déphasé, voire même « moribond ». Pourtant, contre ce défaitisme ambiant, des films sont toujours produits. Nombreux. Et de nouveaux auteurs, de nouveaux styles, de nouvelles influences voient le jour.

Or, entre ces irréconciliables, existe-t-il une façon de penser le cinéma québécois autrement? Ou devrions-nous dire de le repenser, le redéfinir, le réintroduire dans un nouveau champ d’échange théorique et pratique? En d’autres termes, nous est-il permis de proposer de nouvelles « vues », dans les deux sens du terme et des deux côtés du spectre, c’est-à-dire autant du côté de la théorie/critique que du côté de la création, sur le cinéma au Québec?

En fait, il nous semble que désormais, il importe de questionner et d’étudier le cinéma « national » non plus au simple niveau de la nation et de l’individu, mais à un niveau beaucoup plus fondamental et impératif. Ainsi, au-delà de son simple carcan national, c’est surtout au niveau de son inter-nationalité et de sa trans-nationalité, voire même de son « a-nationalité », que nous souhaitons aborder le cinéma fait au Québec. Après Benedict Anderson et les discours anti-essentialistes de la nation et de la nationalité; après Gilles Deleuze, Félix Guattari et leur rejet de toute opposition identificatoire binaire dans le « devenir » instable — plutôt que dans « l’être » stable — de toute nation; après les discours conflictuels autour de la « québécité » et de l’ « américanité » de la culture québécoise; contre la redondance et l’hypocrisie des discours du biculturalisme et du multiculturalisme canadien; en réaction au flot perméable des populations et des capitaux au-delà — ou devrions-nous dire malgré — les arcanes nationales et l’arbitraire des frontières étatiques; bref, sous le poids de tout ce bouillon d’idées et de remises en question autour des paradigmes de la Modernité quant au concept de « Nation », notre interrogation est conséquemment la suivante : pouvons-nous toujours, au Québec, en 2003, nous engager dans un discours critique qui ignorerait la remise en question fondamentale de la « Nation » et de l’État comme processus d’identification ou comme modèle d’interprétation de la société québécoise et de ses films? Pouvons-nous toujours nous engager dans un processus de création filmique qui ne se voudrait pas d’abord un questionnement sur la pertinence réelle ou fictive de la survivance de la « Nation » elle-même dans un contexte d’échange global?

En d’autres termes, pour utiliser l’expression de Bill Marshall dans son plus récent ouvrage sur le cinéma québécois, il nous incombe ici de questionner le cinéma « national » non pas comme unité ou comme objet cohérent, mais plutôt comme « structure ou motif d’incohérence » (patterns of incoherence): « to explore the ways in which a national hegemony may be constructed, but also how it is made constantly provisional »[1]. La problématique est peut-être alors la suivante : la culture qui ne s’intéresse pas au danger de la fin serait-elle proche de sa propre fin? Or se poser la question de la fin, c’est aussi se poser la question de notre importance comme société dans l’histoire : qu’avons-nous apporté, comme communauté et par notre cinéma? Que pouvons-nous apporter maintenant? De surcroît, le problème de la fin c’est aussi prendre conscience de la fragilité de l’être, humain ou autre. Avons-nous cette conscience, comme individus et comme nation? Notre cinéma montre-t-il que nous l’avons? La suscite-t-il? Il nous incombe alors de ne plus seulement demander ce qu’est le cinéma québécois, mais surtout pourquoi le cinéma québécois, en 2003. De qui et de quoi parle-t-il? À qui et à quoi appartient-il? Pour qui ou vers qui/quoi s’oriente-t-il?

D’où l’importance pour nous de sortir d’un cadre rédactionnel exclusivement québécois (voire même francophone), afin de forcer le dialogue et la négociation de nouvelles perspectives et idées sur un cinéma polymorphe. Or cette diversité dans le discours et les méthodes ne doit pas se limiter aux origines géographiques de nos rédacteurs, mais aussi au ton, aux approches, aux méthodes et aux stratégies d’énonciation et de communication des idées : discours savants, essais, entrevues, textes d’opinion, textes d’artistes, voire même œuvres théoriques/critiques abondant vers la poésie, sans barrière d’angles ou de langues. D’où la souplesse et l’ouverture autour desquelles nous avons voulu bâtir non pas un comité de rédaction comme tel, avec ses règles et ses critères méthodiques d’évaluation stabilisant à l’avance le ton et la voix des textes publiés, mais plutôt un comité éditorial, servant davantage de guide que d’autorité rédactionnelle. Ainsi espérons-nous offrir aux cinéastes et chercheurs un lieu où ils puissent écrire de façon beaucoup plus personnelle, libre et créative que ne le permettent généralement les revues exclusivement « savantes » ou « académiques », sans pour autant abandonner notre engagement vers la rigueur, le sérieux et l’originalité dans la réflexion et dans la diffusion des idées. Tout ça autour d’une structure qui sera remise à jour semestriellement, chaque fois autour d’une nouvelle thématique visant autant à aiguiller la réflexion qu’à stimuler l’action. De la sorte tentons-nous de rejoindre notre but — ou du moins d’abonder inlassablement vers celui-ci — c’est-à-dire de nous inscrire comme moteur d’un dialogue non pas qu’entre académiciens et étudiants, mais aussi entre auteurs, critiques, cinéastes, institutions, cinémathèques, lieux de diffusion et de production, collèges et universités.

Notre travail, par analogie, sera donc celui de l’architecte ou de l’ingénieur. Or ici, nous ne souhaitons pas hisser une tour ou un gratte-ciel qui chercherait à s’élever toujours plus haut et qui tenterait, contre la raison, le vent et la gravité, de garder l’équilibre au-dessus de la terre et de la mer. Plutôt, nous proposons une structure analogue à celle de l’échangeur, c’est-à-dire ce viaduc à multiples voies et à différents axes d’entrée et de sortie, s’élevant dans l’espace et redirigeant la circulation sur et dans l’espace. Ou plutôt hors d’un espace, voire même malgré l’espace et la distance, et de retour encore une fois. Nous imaginons parallèlement un lieu qui serait à la source d’une médiation, d’un dialogue, d’un mouvement perpétuel entre des parages isolés, des espaces hétéromorphes et polymorphes, en constant devenir. Afin que l’hermétisme des clivages — ceux des créateurs, des critiques, des chercheurs, des savants — fasse enfin place à la perméabilité et à l’interdépendance. Projet utopique? Sans doute, malheureusement... Mais essayons d’abord, et nous verrons ensuite. Du moins on ne pourra pas nous reprocher d’avoir cherché de nouvelles voies, et surtout de nouvelles voix. Bref, d’avoir tenté d’inspirer de nouvelles « vues », ici et ailleurs…

Bruno Cornellier
Rédacteur en chef

--------------------------------------------------------------------------------

[1] Bill Marshall, Quebec National Cinema, Montreal & Kingston: McGill–Queen’s University Press, 2001, p. 13-14.

haut