L’ancien et le nouveau:
Le FCMM et les nouvelles technologies de cinéma
Pierre-Alexandre Despatis D.
Université Concordia

Tournage de L’arche russe (réal. Aleksandr Sokurov,
2002)
« Le cinéma est mort »
(Peter Greenaway au FCMM, octobre 2003).
L’année 2003 a été
une année prospère pour le FCMM
(Festival international du nouveau cinéma et des nouveaux
médias de Montréal). Le festival, comme le veut son
mandat, nous a proposé une multitude d’événements
multidisciplinaires qui ont permis aux cinéphiles d’apprivoiser
les nouvelles technologies du cinéma haute définition,
tout en leur offrant la possibilité de rencontrer des nouveaux
joueurs de ce nouveau média, tels Peter Greenaway et Robert
Lepage. Ainsi donc, le FCMM s’est encore une fois illustré
comme lieu éclectique servant de tremplin tant à des
films locaux qu’à des oeuvres en provenance des pays
en voie de développement — des films traditionnels
ou plus « classiques » de par leur construction narrative
et technique et des oeuvres issues de cinémas explorant de
nouvelles techniques de création totalement disparates. Ces
nouvelles technologies ne sont plus au stade embryonnaire tel que
l’on serait porté à le croire. La qualité
de l’image haute définition surpasse déjà
de beaucoup la qualité de la pellicule 35mm et, aux grands
plaisirs des festivaliers, quatre films entièrement produits
en haute définition ont été présentés
cette année au FCMM (dont trois oeuvres québécoises).
À cela s’ajoute maintes conférences sur ces
nouvelles technologies, auxquelles participèrent des experts
internationaux sur le sujet tel Richard Morris, conseiller expert
du UK Film Council,
et Pierre-William Glenn, directeur photo ayant notamment travaillé
pour François Truffaut, Bertrand Tavernier et Claude Lelouch.
Amalgamant les films de genèse classique, tel le film afghan
Ossama, récipiendaire de la Louve d’or, aux expérimentations
technologiques de The Tulse Luper Suitcases de Peter Greenaway,
la trente-deuxième édition du FCMM s’est illustrée
comme lieu de rencontre entre deux approches ou deux moments historiques
d’un dispositif cinématographique en phase de rupture.
Le festival a ainsi permis de souligner les problématiques
et les nombreuses incertitudes que ce nouveau médium de création
et de diffusion — le numérique haute définition
— engendre.
Un nouveau terrain de jeu pour les artistes
Comme l’affirmait Peter Morris dans
le cadre d’un forum sur la diffusion HD, produire et monter
un film est beaucoup moins onéreux en numérique que
sur support traditionnel, générant de la sorte des
économies dont jouiront certainement les réalisateurs.
Évidemment, à en croire la citation de Peter Greenaway
en exergue, le cinéma est déjà mort…
depuis l’arrivée de la télécommande!
Sans être si alarmiste, il faut néanmoins avouer que
ces nouvelles technologies affecteront grandement le processus créatif
des cinéastes. Paradoxalement, on notera que la majorité
des films présentés en HD au FCMM étaient des
films ayant recours à une grammaire cinématographique
usitée (La Grande Traversée, Amelia, La Face cachée
de la Lune et, l’année dernière, The Baroness
and the Pig). Il en va de même pour les films La Petite
Lili et Dogville qui ont été tournés
en HD, mais distribués en 35mm[1]
eux aussi présentés au FCMM cette année. Certes,
à l’écran, la différence n’est
pas toujours visible. Or il ne fait aucun doute qu’au tournage,
cette technologie change radicalement la façon de concevoir
et d’approcher le médium filmique. Outre les considérations
de piétage (ou de métrage) que j’aborderai ultérieurement,
plusieurs possibilités et avantages s’offrent aux réalisateurs.
D’une part, les prises ne sont plus limitées au volume
du magasin des caméras 35mm, qui ne permettent que rarement
des prises de plus de quinze minutes. Ainsi dans L’Arche
Russe, filmé en haute définition et présenté
l’année dernière au FCMM, nous avons clairement
pu voir que les films de 90 minutes sans aucune coupe étaient
désormais possibles. Aussi, la légèreté
des caméras (à peine 4.3 kg) et leur taille (29cm
x 16cm x 25cm)[2] donneront
une mobilité accrue aux directeurs-photo et encouragera sans
doute la motricité de la caméra.
D’autres aspects techniques de moindre
importance affecteront sans doute les productions HD à venir.
Les artisans de Moving
— premier long métrage de l’INIS,
de surcroît en haute définition — ont présenté
leur travail en progression lors d’un forum au FCMM, comparant
des extraits HD avec les mêmes extraits en 35mm. Les représentants
de Dalsa, aussi sur place lors du festival, ont aussi présenté
le même genre d’essais comparatifs. Les couleurs sont
beaucoup plus vives en HD et, bien entendu, le grain totalement
absent — esthétique qui sera sûrement mise à
profit lors de la création et de la composition visuelle
des films à venir. D’un côté plus technique,
comme les films n’ont pas à être envoyés
au laboratoire pour être développés, le montage
peut se faire au fur et à mesure — et ce pratiquement
n’importe où. Dès les premières journées
de tournage, les réalisateurs pourront voir un assemblage
préliminaire et corriger immédiatement les problèmes
au besoin. Il en va de même pour les effets sur fond bleu
par exemple, qui sont désormais visibles en temps réel.
Ces changements affecteront sans aucun doute la façon de
travailler, mais pas nécessairement l’approche du médium
filmique. Justement, tous les films ci-dessus sont relativement
conventionnels de par leur approche du médium.
A l’opposé, le dernier film de
Peter Greenway, The Tulse Luper Suitcases, Episode 3. Antwerp, est
clairement une expérimentation technologique. Lors de la
conférence de presse précédant la projection
du film, Peter Greenaway a clairement défendu le fait qu’il
lui aurait été impossible de faire une telle série
de films (The Tulse Luper Suitcases) sans la haute définition.
Le film contient un nombre impressionnant de superpositions d’images,
de volets et d’effets visuels de toute sorte. Or, tous ces
artifices coûtent extrêmement cher à produire.
Si à l’écran nous voyons dix images distinctes,
autant de scènes ont du être tournées avec un
quotient plus ou moins élevé de prises ratées.
De plus, toutes les superpositions d’image devaient traditionnellement,
en 35mm, être faites en laboratoire. Donc le cinéaste
devait ébaucher sur papier une description très précise
de l’effet désiré en espérant que le
résultat final réponde à ses attentes. La plupart
du temps, il lui fallait d’ailleurs recommencer le processus
à plusieurs reprises, ce qui coûtait, il va sans dire
(!), très cher. Avec le HD, tout se fait par ordinateur et
est beaucoup plus simple tout en étant moins onéreux.
Assisterons-nous alors à un changement dans la grammaire
ou le langage cinématographique? Si l’on en croit Peter
Greenaway, oui. Le numérique permet enfin de se débarrasser
des contraintes techniques rattachées au 35mm et de pouvoir
enfin « créer, au lieu de simplement recréer
l’image ». Greenaway a de surcroît supporté
cette analogie en la comparant à une citation de Picasso
qui ne voulait pas peindre ce qu’il voyait, mais peindre ce
qu’il pensait; ce que lui permet, affirme-t-il, ce «
nouveau médium esthétique ».

© The Tulse Luper Suitcases, Episode 3. Antwerp (réal.
Peter Greenaway, 2003)
L’extinction de la copie zéro?
Évidemment, outre les nombreux changements
artistiques et techniques qu’implique l’émergence
du numérique haute définition, dont la disparition
des fameuses bobines 35mm, il devient primordial de comprendre qu’il
ne s’agit pas simplement d’une nouvelle technologie
au sein d’un nouveau médium existant, mais bel et bien
de la création d’un nouveau médium dissemblable
et d’une nouvelle ontologie de l’image cinématographique.
En termes plus précis, il s’agit d’une certaine
transsubstantiation d’un médium, à savoir le
cinéma, vers une nouvelle entité distincte aux astreintes
et aux ouvertures totalement différentes. Ainsi, traditionnellement,
quelques jours avant la première présentation publique
d’un film, une fois tous les détails finalisés
et l’étalonnage complété, le film est
verrouillé; une copie zéro est produite. Se faisant,
la période de gestation du film s’achève, laissant
transpirer une œuvre unique, immuable et concrète qui
saura, selon toutes expectatives, répondre aux attentes cinéphiliques
des gens qui verront l’œuvre dans les années,
voire les décennies, à venir.
Après sa vie au cinéma, plusieurs
cycles de vie subséquents attendent le film, ce qui lui assure
une certaine survie après sa diffusion en salle. Ainsi, le
film sera diffusé par l’entremise des vidéos,
des chaînes spécialisées payantes, puis finalement
par la télévision dite conventionnelle. Bien que l’acte
de spectature soit totalement disparate pour chaque cycle de vie
du film et qu’une certaine sénescence se fasse sentir
au fil des années tant par la dégénérescence
des copies 35mm du film que le vieillissement du contenu, les gens
qui auront vu le film sous l’un ou l’autre de ces circuits
auront vu sensiblement la même œuvre. Tout ce procédé
risque d’être chamboulé de long en large avec
l’arrivée du cinéma numérique et des
nouveaux moyens de diffusion. En effet, le cinéma pourrait
perdre sa permanence, son statut « anti-éphémère
», et ainsi se rapprocher de l’œuvre théâtrale,
c’est-à-dire une œuvre malléable qui se
transforme au cours de son existence. Il suffit de voir une pièce
de théâtre à plusieurs mois d’intervalle
pour saisir tout le statut éphémère du théâtre;
tant la veille de la première que quelques heures avant la
toute dernière représentation, le metteur en scène
peut apporter plusieurs changements à la pièce, ce
qui permet à l’œuvre de se transmuter afin de
répondre aux diatribes et commentaires du public et des critiques,
ainsi qu’au joug créatif du metteur en scène
lui-même. Or, cette malléabilité tant recherchée
par Robert Lepage,[3] qui transforme
constamment ses œuvres théâtrales au cours de
leur existence , n’était jusqu’à tout
récemment pas permise aux cinéastes.
Présent lors d’une conférence
de presse entourant la sortie de La Face cachée de la Lune,
Daniel Langlois, président fondateur de la Fondation
Daniel Langlois pour l'art, la science et la technologie, parle
maintenant de films mutables qui changeraient sur une période
de vingt ans! Est-ce que les œuvres filmiques deviendront éphémères
comme une pièce de théâtre? « L’idéal
serait que les salles soient équipées en numérique
et en haute définition. Cela permettrait une flexibilité
au niveau de la distribution et de la création du film. Il
serait alors possible d’imaginer un film qui, pendant vingt
ans, évoluerait sans cesse, par modifications et révisions
succinctes et constantes. En numérique il nous est permis
de faire ça ». Comme le film serait transféré
par satellite aux salles de cinéma à l’échelle
mondiale, une copie mise à jour du film pourrait théoriquement
être présentée à chaque jour, indépendamment
de la position géographique de la salle de projection. Évidemment,
il est impossible de penser à de tels exploits avec les pellicules
35 mm.

Daniel Langlois et Robert Lepage au FCMM (©
Photo P-A Despatis D.)
Non seulement l’idée plaît
à Daniel Langlois, mais elle séduit aussi Robert Lepage
: « Il y a une chose horrible en cinéma. C’est
le picture lock. C’est la journée ou tu verrouilles
le film. J’ai vraiment l’impression d’être
décapité à chaque fois que ça arrive
parce que mon travail évolue toujours. Une fois que l’histoire
est présentée, elle se modifie et est toujours en
dialogue avec le spectateur ». Incidemment, grâce aux
nouvelles technologies, Robert Lepage a suggéré, juste
avant de clore La face cachée de la lune et de le verrouiller,
d’inverser la bobine 3 avec la bobine 4 et ce, seulement quelques
jours avant la première mondiale du film au Festival
international des films de Toronto. « Effectivement, les
moyens utilisés et la technologie avec laquelle nous avons
travaillé nous ont permis de faire ça. […] C’est
une chose que je fais au théâtre à tous les
jours. J’ai l’impression que c’est dans cette
direction que le cinéma s’en va. Je me sens plus habile
dans un contexte comme celui-là que dans le contexte dans
lequel j’ai travaillé jusqu’à maintenant
et qui est très limité par sa technologie ».
Lepage continue en affirmant que le jour où toutes les villes
du monde seront équipées de projecteurs numériques,
« le créateur va constamment pouvoir changer son film;
il va réagir. Il ne s’agit pas de changer le film parce
que le public n’aime pas et qu’on veut qu’il aime.
Il s’agit plutôt d’une écoute; comme au
théâtre, c’est un dialogue. Tu écoutes
la critique, tu écoutes les gens qui te donnent des feedbacks
et tu re-sculptes ton film jusqu’à ce qu’il devienne
un objet raffiné et cohérent ».
Bien que ce modelage infini du tissu filmique
semble plaire aux auteurs, il semble évident que ce nouveau
médium, puisque c’est vraiment un nouveau médium
et non simplement une avancée technologique, causera plus
d’un mal de tête au spectateur, et ce pour plus d’une
raison. On se souviendra de la ressortie en salle du film E.T. de
Steven Spielberg, vingt ans après sa sortie originale. Plusieurs
éléments du film ont été modifiés
afin de faire face à l’(auto)censure qui a prévalu
aux États-Unis après le 11 septembre 2001. Par exemple,
l’enfant qui était déguisé en terroriste
en 1982 est désormais déguisé en « hippie
» — la bande son ayant été altérée.
Similairement, les fusils des policiers ont été remplacés
par des lampes de poche créées par ordinateur. Ces
changements ont provoqué la grogne des cinéphiles
qui voulaient revoir la « vraie » version. Est-ce que
les cinéphiles seront prêts à voir un film éphémère
qui change de semaine en semaine? Ne sentiront-ils pas là
une certaine trahison? À l’instar de ces questions,
il appert évident que ce nouveau phénomène
engendrera plusieurs problèmes après la vie du film
au cinéma. Présentement, avec l’arrivée
du DVD, véritable pierre philosophale pour l’industrie
cinématographique qui s’est rapidement aperçue
que certains films pourraient jouir de deux, trois ou même
quatre sorties en DVD, plusieurs films ayant plusieurs versions
sont présentés en plusieurs éditions DVD tel,
bien entendu, Lord of the Rings. Cependant, deux seules versions
de ce film existent et tous ceux qui ont vu le film ont vu les deux
mêmes versions. Avec la malléabilité hypothétique
des futurs films, il pourrait exister un nombre pratiquement infini
de versions du film avant la sortie du film en DVD. Or, quelle serait
la version maîtresse prééminente à graver
sur le DVD[4]? Cette infinité
de version peut aussi sembler un problème majeur pour ce
qui est de la conservation du patrimoine filmique. Véritable
casse-tête que de déterminer quelle version garder
en archive! Il en va de même pour l’analyse des films.
Quelle version a préséance sur les autres?
Un des films québécois produit
en 35mm à avoir été présenté
dans le cadre de cette édition du FCMM est 100% Bio
de Claude Fortin, qui a d’ailleurs reçu une mention
spéciale du jury dans la catégorie du meilleur film.
Ce film, une « mésaventure biographique » aux
dires de ses auteurs, relate l’histoire d’un jeune cinéaste
maladroit qui tente de faire un film sur Serge Laprade. Bien que
son récit soit relativement simple, ce film est digne de
mention, surtout pour la façon dont il présente la
(ou l’absence de) conservation du patrimoine télévisuel
québécois. En effet, les archives télévisuelles,
souvent négligées au Québec dans le passé,
ont été perdues, voire détruites; ce qui cause
la crise existentielle de Serge Laprade dans le film. De 1961 à
1982, Télé-Métropole (TVA aujourd’hui)
n’a gardé pratiquement aucune archive de ses productions,
les élaguant pratiquement au fur et à mesure. Ce récit
de la « mésaventure » des archives télévisuelles
québécoises est d’autant plus intéressant
que les problématiques soulevées dans le film risquent
de s’appliquer aux nouveaux médiums de création
numérique. Qu’adviendra-t-il des films tournés
en numérique alors qu’à l’heure actuelle,
la Cinémathèque Québécoise n’est
dotée de pratiquement aucun moyen pour les archiver[5]?
Alors que des compagnies tel DVColor
se spécialisent entre autres dans l’archivage de tels
films, quelle sera la place de la Cinémathèque dans
les années à venir?
Pour quand la mort du cinéma?
Manifestement, ces changements majeurs ne
sont pas sur le point d’affliger l’industrie du cinéma,
du moins au Canada. Selon un rapport interne de l’ONF[6],
dont l’auteur était d’ailleurs présent
à l’un des forums du FCMM, des quelques deux cent mille
salles de cinéma qui existent à l’échelle
mondiale, seulement deux cents sont équipées pour
diffuser en numérique. Outre le fait que les films pourront
être mis à jour avec le temps, il sera plus facile
d’attirer les gens plus d’une fois pour voir chaque
film, comme c’est le cas avec les rééditions
DVD. Cela dit, même si les gens ne voyaient qu’une seule
fois les films, les économies pour les distributeurs n’en
seraient pas moins alléchantes; la production d’une
copie d’un film en 35mm se chiffre entre 2000 $ et 2 500 $
et les frais d’expéditions afférents à
l’envoi de la copie aux diverses salles sont de 500 $ à
700 $ par envoi. Paradoxalement, les gens qui vont le plus bénéficier
de cette nouvelle technologie sont les producteurs et les distributeurs
alors que ce sont les exploitants à qui incomberont les dépenses
encourues par cette transition et ce, sans que ceux-ci ne puissent
profiter d’économies substantielles à court
terme. C’est ce qui, selon ce rapport, est un des problèmes
qui freine les avancés technologiques en la matière.
Bien que le Complexe Ex-Centris
de Montréal soit équipé de projecteurs haute
définition en permanence dans ses salles, il a dû se
doter temporairement, dans le cadre du FCMM, d’un projecteur
et d’un lecteur haute gamme. Le lecteur se détaille
à 120 000 $US alors que le projecteur se détaille,
quant à lui, à près 240 000 $US. Il est évident
que les exploitants ne feront pas le saut s’ils n’ont
rien à gagner .
De passage à Montréal lors du
festival, Richard Morris, consultant expert pour le UK
Film Council, a parlé du concept mis de l’avant
par cet organisme; un concept d’autant plus intéressant
dans la mesure où il avantage à la fois les distributeurs,
les exploitants et les producteurs. Le concept est simple : financer
à près de 60% les coûts d’implémentation
de diffusion HD dans les cinémas participants, le tout en
échange d’un pourcentage alloué (~6%) pour la
diffusion de ce que Peter Morris appelle les « films spécialisés
», soit les films de répertoire ou les documentaires.
L’expérience s’est révélée
positive puisque le taux d’occupation des places de cinéma
(en moyenne quatre heures et demie pour douze heures de projection
par jour) a grimpé suite à l’implémentation
de tels programmes. Un investissement de 60% par l’état
peut certes paraître considérable, surtout si l’on
prend en considération le nombre de salles, mais les institutions
publiques feront aussi des économies importantes. Par exemple,
tous les films n’ayant pas été tournés
sur pellicule 35mm — bref la majorité des films tournés
hors des circuits commerciaux (les films mini DV ou 16mm par exemple)
— doivent faire l’objet d’un transfert sur support
35mm afin d’obtenir une diffusion dans les cinémas.
Le coût de ce transfert, souvent financé par l’état
si le film a été fait avec la collaboration d’un
organisme national, tourne autour des 50 000$[7]
, et ce sans compter les coûts de production de chaque copie
35mm qui sont d’environ 2 000 $. C’est pourquoi il n’y
a généralement que deux ou trois copies 35mm qui sont
produites et qui feront graduellement le tour du pays. Par conséquent,
les documentaires et les films indépendants tournés
en numérique ont besoin de beaucoup de moyens pour espérer
connaître une diffusion plus large dans les cinémas.
Tout cela, bien entendu, à la condition que les exploitants
veuillent bien prendre le risque de les diffuser. Avec la diffusion
numérique par satellite, les frais de distribution seraient
pratiquement nuls et cela permettrait la sortie du film sur un nombre
infini d’écrans à travers le monde, et ce la
même journée.
En plus de cette flexibilité accrue
lors de la diffusion, les risques encourus par les exploitants pour
la diffusion de telles œuvres — véritable écueil
pour la distribution de ces films — seront pratiquement nuls.
En effet, outre l’incitation à diffuser un pourcentage
de contenu spécialisé, les cinémas ne seront
plus, grâce à la flexibilité du médium
numérique, sous le joug des grilles horaires hebdomadaires.
Ainsi, ils pourront offrir un horaire quotidien variable qui leur
permettra de prendre beaucoup plus de risques dans la diffusion
de film indépendants ou étrangers. Kees Ryninks, du
Dutch Film Fund, également
présent au FCMM pour dévoiler les projets de diffusion
numérique de l’organisme, a participé au développement
de Docuzone, un réseau
européen de diffusion numérique pour le documentaire.
Un des éléments qu’ils ont très vite
compris est le fait que de programmer pour un cinéma numérique
est presque équivalent à « programmer pour la
télévision [car] les choses bougent beaucoup plus
vite ». Docuzone est aussi une archive; tous les films seront
emmagasinés sur un serveur à Amsterdam et lorsqu’un
cinéma membre de Docuzone — en Espagne par exemple
— le désirera, il pourra télécharger
le film par satellite. On peut donc clairement voir que la diffusion
du contenu spécialisé sur nos écrans risque
d’augmenter considérablement, à condition bien
sûr que les joueurs canadiens et québécois,
comme Téléfilm Canada, s’y investissent—ce
qui n’est pour l’instant pas le cas puisque le Canada
accuse un retard flagrant au niveau de la diffusion HD, même
face à des pays moins industrialisés, tel le Brésil
par exemple.
La collaboration croissante entre le FCMM
et le Festival international des films de Toronto, en ce qui concerne
l’échange de connaissances relatives aux technologies
haute définition, mine en quelque sorte la crédibilité
du FFM (Festival des films du monde), d’autant plus que le
FCMM a désormais droit à une notoriété
internationale avec une couverture de la part de médias internationaux
tels CNN Network, Aljazeera Network et BBC News. Martin Bilodeau
proposait dans Le Devoir[8]
le concept « Une île, un festival ». Bien qu’une
telle fusion entre les deux festivals semble des plus improbables,
il apparaît évident que le FFM ainsi que les autres
festivals devront eux aussi se tourner vers la haute définition
pour rester compétitif et stimuler la création. Il
semble donc évident que ces changements, ainsi que la fameuse
mort de la copie zéro tant espérée par Robert
Lepage, ne se produiront que dans bien des années. Desideratum
d’un futur immédiat ou invention délétère
qui mènera le cinéma tel qu’on le connaît
à sa mort? Seul le temps nous le dira. Or une chose est certaine
: que l’on assiste à la renaissance du cinéma
ou à la création d’un nouveau médium,
il s’agit d’un retour aux sources pour le moins paradoxal.
Ainsi avec le numérique, comme le souligne Peter Morris,
« les artistes pourront tourner leur film dans la rue le matin,
aller à un cinéma, et le projeter le soir même
devant une audience ». N’est-ce pas le concept même
du bon vieux cinématographe Lumière?
_____________________________________
Notes
[1]À
cela s’ajoutent les films qui ont été présentés
dans des circuits commerciaux, tels Star Wars: Episode II, S1m0ne
et Spy Kids 2.
[2]Données
de la caméra Viper FilmStream™ de Thompson (fournies
par Thomson dans le cadre du FCMM).
[3]Voir à
cet égard le film sur Robert Lepage : Chercheurs de miracles.
Réal. David Clermont-Beïque. In Extremis, 2000.
[4]Ou plutôt,
sur HDDVD et D-VHS, les formats du cinéma maison, qui sont
eux aussi appelés à faire le saut vers la haute définition.
À cet égard, je réfère le lecteur au
site web de FOX (plus bas).
[5]À titre
d’information, un film en haute définition d’une
durée moyenne requiert environ de 3 à 4 téraoctets
d’espace disque. Les « A Takes » 11 téraoctets,
les « B Takes » environ 60 téraoctets. Ainsi,
pour archiver un film et toutes les prises non éditée
(utiles pour permettre des rééditions ultérieures
par exemple), cela nécessite un minimum de 75 téraoctets
d’espace disque—soit environ 1.6 gbits/s lorsque non
compressé. (Données fournies par Thomson dans le cadre
du FCMM).
[6]Bill Nemtin,
Cinéma numérique : implications et débouchés
pour le Canada. Juillet 2003, ONF, Montréal.
[7]Pour un organisme
national tel le Dutch Film Fund, cela représente plus 600
000€ par année, soit l’équivalent d’un
peu moins de 1 million de dollars canadiens. C’est à
partir de cet argent qu’ont été investies les
sommes nécessaires pour financer l’implémentation
de moyens de projection numériques dans les cinémas.
[8]Bilodeau,
Martin. « Une Île, un Festival ». Le Devoir. Montréal
: 18 Oct. 2003.
Liens utiles
Christie
: Manufacturier de projecteurs haute définition pour le cinéma.
Cinémathèque
Québécoise
Complexe Ex-Centris
Dalsa
: Manufacturier ontarien de caméras haute-définition.
Docuzone
Dutch Film Fund
DVColor
: Compagnie de traitement et d’archivage de contenu numérique
FCMM : Festival
du nouveau cinéma et des nouveaux médias de Montréal.
Festival
international des films de Toronto
Fondation
Daniel Langlois pour l'art, la science et la technologie
Fox
et le D-VHS
HDDVD
Moving
: 1er long métrage de l’INIS.
Journal de bord, photos de tournages, etc.
Thomson
: Manufacturier français de caméras numériques
haute définition.
UK Film
Council
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