L’homme
à la caméra
Entretien avec Michel Brault
Propos recueillis par Bruno Cornellier et Martin
Frigon
Photos : Bruno Dequen

Parlant de son collègue et complice
Claude Jutra (1930-1986), Michel Brault nous explique qu’avant
de se lancer dans le cinéma, sa formation était celle
de médecin. C’est donc en scientifique que Jutra investit
alors, à partir des années 1950, ce dispositif-cinéma
qui le rendra célèbre.
Similairement, c’est en praticien —
ou devrions-nous dire en « pragmaticien » — que
Michel Brault parle du cinéma : un outil technologique qui
le fascinera et qu’il s’efforcera également de
disséquer, de déconstruire et de pousser jusqu’à
ses plus extrêmes limites. Pour lui, l’idée passe
par la technique : c’est en comprenant la caméra et
son dispositif que l’œuvre émerge, et non l’inverse.
Ou, dit autrement et en ses propres mots : « Pour faire [du]
cinéma, il faut pleurer d’un oeil et de l’autre
il faut penser à ce qui reste de pellicule dans le magasin
». Bref, le cinéma, pour Brault, c’est d’abord
et avant tout une bande de pellicule photosensible qui passe dans
l’engrenage d’une caméra. De là, tout
commence…
Michel Brault, grand architecte du renouveau
documentaire ici et ailleurs, a réalisé ou co-réalisé
plusieurs des plus grandes œuvres du cinéma direct au
Québec, dont Les raquetteurs (co-réal. Gilles
Groulx, 1958), La lutte (co-réal. Claude Jutra et
al., 1961), Pour la suite du monde (co-réal. Pierre
Perrault, 1963) et L’Acadie, L’Acadie?!? (co-réal.
Pierre Perrault, 1971). Caméraman ambitieux et inventif,
il travailla également comme directeur-photo sur les films
de Claude Jutra, Jean Rouch, Gilles Groulx, Francis Mankiewicz,
Anne Claire Poirier et plusieurs autres. Il réalisa aussi
plusieurs long-métrages de fiction parmi les plus emblématiques
du cinéma québécois, dont Entre la mer
et l’eau douce (1967) et Les ordres (1974),
qui lui valut le Prix de la mise en scène à Cannes,
en 1975. Son dernier long-métrage, Quand je serai parti…vous
vivrez encore, prit l’affiche en 1999.
Ainsi donc, cinq décennies de cinéma
plus tard, il a accepté de nous rencontrer, à la Cinémathèque
Québécoise (Montréal), en octobre dernier.
(BC)

Pour la suite du Monde (réal. P. Perrault et Michel Brault,
NFB/ONF, 1963).
B.C. : Il me semble que
le cinéma direct, en son temps, ait porté un coup
fatal à l’hégémonie du réalisateur
en tant qu’auteur singulier du film. En fait, de par le travail
d’intrusion et d’initiative, de sensibilité,
d’écoute attentive, de rapidité et de ponctualité
qu’implique, par exemple, le travail du caméraman dans
l’espace et l’univers des gens filmés, on en
vient à se demander qui signe réellement le film?
De qui dépend et découle la locution? Du réalisateur?
Du caméraman? Du preneur de son? Du monteur? Ou de chacun
d’entre eux? Bref ma question est la suivante: Y a-t-il encore
un auteur lorsqu’on parle de cinéma direct? Quelle
autorité le caméraman ou le directeur-photo détient-il
sur la signature du film?Le cinéma direct ne ramène-t-il
pas au centre la position du caméraman dans le processus
autorial?
Michel Brault : Pour ce qui
est du tournage de Pour la suite du monde, la situation est un peu
particulière car j’étais à la fois réalisateur
et caméraman, ce qui est je crois la façon idéale
de faire du documentaire. À cette époque, je n’étais
qu’un simple citadin, je ne connaissais pas grand chose en
dehors de Montréal. Pierre Perrault, lui aussi citadin, avait
déjà bourlingué à travers le Québec
et il avait marié une fille de Baie St-Paul, Yolande Simard.
Ils connaissaient presque tout le monde, leurs légendes,
leurs histoires. Pour moi c’était un émerveillement
de découvrir ce pays, et je me suis lancé dans cette
aventure grâce à l’enthousiasme qui me poussait
à découvrir les gens de l’Isle-aux-Coudres.
Je trouvais que c’était un peuple héroïque,
dont j’avais envie de parler. Et c’est ce qui m’a
nourri, et ce qui m’a permis de faire ce film.
Précédemment, Pierre Perrault,
avait présenté à l’ONF un scénario
avec dialogues. Durant notre premier voyage de recherches à
l’Isle-aux-Couldres, il me montre ses dialogues avant d’aller
rencontrer Alexis Tremblay, le patriarche de l’île.
Alexis nous amène sur les battures de St-Louis et nous dit
: « C’est ici mes p’tits garçons qu’on
faisait la pêche, il y a quarante ans… ». Bref
il nous décrit cette épopée, il parle, il parle
et il parle. C’était fascinant. Surtout cette belle
langue d’autrefois! Au retour, je dis à Pierre: «
Je crois qu’on peut laisser tomber les dialogues, je vais
trouver des caméras qui vont me permettre de filmer Alexis
dans son langage à lui ». Évidemment, à
cause de sa connaissance du milieu, Pierre a été un
intermédiaire essentiel entre la population et nous. Mais
pour la réalisation du film, c’est moi qui en étais
responsable.
Il faut se reporter à cette époque
où il n’existait pas de caméra synchrone portable
et silencieuse pour faire ce genre de film. Je venais d’en
faire l’expérience en France, avec Jean Rouch, pendant
les tournages de Chronique d’un été et
de La punition. J’avais appris, grâce à
la détermination de Rouch, que malgré que la technique
ne soit pas là, nous pouvions quand même la forcer.
Et c’est ce que nous avons fait. Au premier jour de tournage,
nous commençons à tourner sur les Champs Élysées,
avec Marceline Loridan, et là je m’aperçois
que nous ne sommes pas synchrones avec le son. Rouch me dit alors
: « On verra ça après ». Après
quelques secondes de tournage, les lèvres ne correspondent
plus avec les mots. Nous avions filmé vingt-cinq heures comme
ça, sans synchro : nous n’avions pas de fil «
Pilotone » entre l’image et le son, ni de quartz pour
se synchroniser, ni de montre Omega dont se servaient les «
Filmmakers » de New York. Nous n’avions rien de ça.
Seulement deux caméras auto-régulées, tournant
indépendamment à peu près à
24 images/seconde. Après le tournage, Rouch s’est retrouvé
en salle de montage avec vingt-cinq heures de matériel désynchronisé.
Il est allé chercher une armée de monteuses qui a
tout re-synchronisé mot à mot. C’est pour vous
dire ce qu’est un pionnier, car Rouch en était un!
En conséquence, à l’Isle-aux-Coudres,
j’ai dû utiliser plusieurs sortes de caméra.
Il y avait des caméras synchrones, une Auricon que l’on
pouvait brancher sur le secteur de l’Hydro-Québec,
ainsi que le magnétophone. J’avais aussi une Arriflex
légère pour aller sur l’eau, sur les battures,
dans les champs, etc., mais elle faisait du bruit. Il fallait donc
que je me tapisse sous plusieurs couches de manteaux, dans une chaloupe
avec Marcel Carrière pour enregistrer les mots et les gestes
d’Alexis, Thomas et Léopold Tremblay, dans le silence
de la « pêche ».
M.F. : D’une certaine
façon, c’est ça qui a rendu le cinéma
possible…
Michel Brault : Effectivement,
il fallait inventer de nouvelles techniques. J’ai toujours
dit que pour faire ce genre de cinéma, il faut pleurer d’un
oeil et de l’autre il faut penser à ce qui reste de
pellicule dans le magasin. Une moitié du cerveau travaille
sur l’émotion, et l’autre sur la technique, et
en même temps. Or il y a nombre de réalisateurs qui
se consacrent exclusivement au contenu. J’ai travaillé
avec plusieurs réalisateurs qui « avaient une idée
», mais n’avaient aucune « idée »
comment la transformer en film. Ils vont filmer, ils vont enregistrer,
mais ils n’auront pas d’attitude face à
l’événement. L’usage des lentilles, le
point de vue, la hauteur de la caméra, gauche, droite, etc.,
ce sont tous des repères cinématographiques qui permettent
d’être plus ou moins créatif.
B.C. : Et ça touche
encore une fois à la question que je posais, c’est-à-dire
celle de la place du caméraman comme auteur, comme locuteur
ou signataire du film…
Michel Brault : On peut se
poser la question quand il s’agit du documentaire, mais pour
le cinéma de fiction c’est différent. Évidemment,
le caméraman n’est pas l’auteur. Et pourtant,
je suis déjà allé sur un tournage à
Paris où François Protat, qui avait été
mon assistant sur Kamouraska, était directeur-photo. Il était
désespéré parce que la réalisatrice
ne connaissait absolument rien au cinéma. Elle lui demandait
par exemple s’il était possible d’avoir un gros
plan des pieds à la tête! Quelques mois plus tard,
il m’invite à une projection de ce film. Un film très
bien fait, avec une certaine personnalité. Or on serait incapable
de dire qui en était l’auteur! Il y avait une scripte,
une des meilleures de France, et probablement un assistant-réalisateur
ou une assistante-réalisatrice qui connaissait bien le cinéma,
empêchant la réalisatrice de faire des gaffes et l’aidant
à trouver le bon objectif, la bonne façon de filmer.
J’ai même travaillé avec des réalisateurs
qui n’étaient même pas intéressés
à savoir. Comme par exemple ce réalisateur qui partait
se promener dans la nature, pendant que nous, nous préparions
le tournage. Le soir nous nous réunissions tous les trois,
l’assistant–réalisateur, la scripte et moi, nous
faisions le découpage du lendemain, et nous faisions le film!
M.F.: Donc pas de capitaine
pour conduire le bateau…
Michel Brault : C’est-à-dire
qu’on peut arriver à tourner le film. Pour
ça, il suffit d’installer la caméra, mettre
un objectif, et le tour est joué. Mais il n’y aura
pas le petit quelque chose de plus qui fait que c’est une
oeuvre étonnante, aboutie, maîtrisée.
B.C.: Pour passer du
coq à l’âne, j’aimerais qu’on parle
rapidement d’un personnage marginal et effacé, mais
néanmoins présent dans le cinéma québécois
des années 1960, c’est-à-dire Ronald Jones,
le boxeur, cet « autre » marquant sa différence
par son visage (il est de race noire), mais devenant le référent
du même lorsqu’on lui permet de s’exprimer, lorsqu’on
l’invite, par exemple dans Entre la mer et l’eau douce,
à parler. Il parle alors une langue et un accent qui est
celui du joual populaire du Québécois blanc francophone,
celui qu’aborde la chanson de Claude Gauthier dans le film.
Dans ce cinéma, Jones m’apparaît ni plus ni moins
comme une sorte d’interstice de la nation. Il est cet inclassable
dérangeant la dichotomie ambiante du biculturalisme canadien,
basé sur le mythe des deux peuples fondateurs, anglais et
français. Il est le noir, l’invisible, parlant anglais,
mais aussi parlant français avec l’accent populaire
québécois, tout comme dans le Golden Gloves de Gilles
Groulx, filmé au cœur du quartier St-Henri. Du moins,
ce que je souligne ici, c’est ma façon de voir ou de
lire le film, moi qui suis d’abord le produit des académies
plutôt que du cinéma lui-même. Or face à
un tel personnage, quelle est la démarche véritable,
la vision, ou devrais-je dire « l’intention »
— ce mot qui me déplaît — du cinéaste,
de « l’auteur », au moment du tournage?
Michel Brault : Ce que tu
dis et que tu peux expliquer à ce sujet-là, c’est
une découverte pour moi. Et c’est vrai. Je dirais que
tu as tout à fait raison. Mais je n’avais jamais pensé
à ça au moment de faire le film. De la sorte, tu enrichis
ma connaissance du film. C’est ce que disait, si je me souviens
bien, Orson Welles, dans une entrevue avec André Bazin, alors
que ce dernier théorisait sur Citizen Kane et The
Magnificent Ambersons. Welles lui répondait tout le
temps : « Je ne sais pas. J’ai simplement voulu raconter
une histoire ». Et c’est ça, au fond, quand on
y pense, on veut raconter une histoire et garder notre spectateur
d’un bout à l’autre du film. Surtout qu’aujourd’hui,
avec la télévision, d’un coup de télécommande
on peut changer de canal. Cela fait partie des préoccupations
des cinéastes. Surtout qu’au début du cinéma
québécois, ça nous faisait mal de ne pas avoir
de public. Lors de nos premiers films, nous avions rarement plus
de 10 000 ou 15 000 spectateurs. Le premier succès fut Seul
ou avec d’autres, qui avait tenu l’affiche pendant
un mois sur la rue Ste-Catherine. Évidemment, quand je pars
pour l’Isle-aux-Coudres, je ne pense pas au succès.
Nous partons faire un film avec des pêcheurs, alors…
B.C. : D’ailleurs, Yves Rousseau a écrit
un jour dans 24 images [no 100, hiver 2000, p.31] que lors d’un
cours de cinéma québécois qu’il enseigna
jadis à un groupe de cégépiens, ceux-ci, film
après film, semblaient s’ennuyer mortellement jusqu’à
ce qu’il leur présente Pour la suite du monde qui,
apparemment et à sa grande surprise, les aurait fascinés!
Michel Brault : C’est,
je crois, en partie dans la dialectique du montage. Personnellement,
je me mets à la place du spectateur — un spectateur
hypothétique bien sûr — quand je monte mon film.
Donc si ça marche, c’est que j’imagine bien le
spectateur. Si je me souviens bien, Hitchcock avait dit à
François Truffaut : « Quand vous faites un film, pensez
aux Japonais ». Ce qui veut dire que tu ne dois pas faire
un film seulement pour tes amis. Un film ça coûte cher,
c’est gros, c’est énorme et ça sollicite
le travail de beaucoup de gens. Tu dois donc faire un film pour
un public. Si tu fais un film qui va plaire aux Japonais en même
temps qu’aux gens du Plateau Mont-Royal, tu t’approches
d’un langage un peu plus universel. D’un langage qui
n’est pas ésotérique ou fermé. Donc quand
je monte, je me mets toujours à la place du spectateur, plutôt
qu’à ma place à moi, là où j’essaierais
de me faire valoir.
B.C. : En fait, ce que
vous dites me rappelle les commentaires d’un ami, à
Toulouse, en France, très peu informé par la culture
et le cinéma québécois, à qui j’envoie
une liste de films. Il regarde Les ordres, il regarde Pour la suite
du monde, il regarde Le règne du jour. Et malgré qu’il
m’ait dit n’avoir souvent rien compris des dialogues
de ces films, ceux-ci l’ont néanmoins fasciné,
l’ont viscéralement accroché.
Michel Brault : En fait,
nous ne pouvons rien faire par rapport à la question du langage
régional. Sauf insérer des sous-titres. Ou comme j’ai
fait en France, à Manosque, dans un festival de documentaristes,
quand Rouch m’a demandé si je pouvais traduire pour
eux le langage des gens de l’Isle-aux-Coudres. Je me suis
alors assis au milieu de la salle, j’ai pris le micro et je
me suis mis à traduire en direct, du vieux français
de l’Isle-aux-Coudres au français de la Provence. J’improvisais
donc à mesure. Je devais traduire en présumant de
l’incompréhension des spectateurs. C’était
très étrange comme exercice. Mais d’un autre
côté, je crois que ça les a aidés à
comprendre. Évidemment ton ami de Toulouse a compris des
choses, mais il en a aussi raté plusieurs. Les détails
et dialogues sur la lune, par exemple. C’est dommage. C’est
pour ça que je n’ai aucune objection à sous-titrer
les films. Il y a des gens qui au nom de la fierté québécoise
ne comprennent pas pourquoi on devrait mettre des sous-titres français
sur un film d’ici. Ce n’est pas grave. Si ça
peut aider les spectateurs à comprendre…
M.F. : Le cinéma
direct que vous avez lancé avec Pierre Perrault continue
d’ailleurs d’intéresser les jeunes de ma génération,
ceux qui sont dans la vingtaine. Je crois qu’un des événements
majeurs qui a marqué ces films et qui explique l’intérêt
que l’on continue à leur porter, c’est la question
de la « proximité ».
Michel Brault : La proximité?
Est-ce que tu parles du téléobjectif?
M.F. : Oui, d’une
part, mais aussi la proximité des intervenants avec l’équipe
qui filme. C’est là en fait que l’on saisit à
quel point ce cinéma est une forme de dialogue.
Michel Brault : Le téléobjectif
pour sa part soulève une question qui est peut-être
davantage technique, puisque nos caméras étaient trop
bruyantes. Prenons, par exemple, le gros plan d’Alexis Tremblay
dans Pour la suite du monde. Le personnage est nimbé
de lumière, une lumière qui le découpe par
derrière. Cette image est le résultat en quelque sorte
de mon refus d’utiliser l’éclairage artificiel.
Curieusement, une grande partie de la valeur de cette scène
est redevable à des considérations techniques. Ma
caméra Arriflex faisait du bruit, alors j’ai posé
un téléobjectif et j’ai cherché un endroit
en retrait pour filmer. J’étais dans une chambre, à
l’étage supérieur, à l’autre extrémité
de la maison, et je filmais avec une lentille 300mm. Une autre explication
de mon travail avec le téléobjectif peut être
illustré par la séquence de la forge. Cette technique
que j’avais commencée à développer dans
Seul ou avec d’autres consistait justement à garder
une certaine distance avec le sujet filmé afin de ne pas
faire entendre le bruit de la caméra. J’avais une Arriflex
avec une tourelle à trois lentilles, sur laquelle j’installais
une lentille 300mm, une 150mm et une 75mm. Je changeais de lentille
en fonction de l’action accordée au discours, à
la conversation. Il faut ajouter que Marcel Carrière avait
mis des micros-cravate pour capter la parole d’Alexis Tremblay,
son fils Léopold et le forgeron Philippe Dufour. Voilà
donc pour l’essentiel ce qui en est de la « proximité
». Je me souviens qu’à l’époque,
avec Jacques Giraldeau, nous utilisions le téléobjectif
pour filmer les gens à leur insu dans une série qui
s’appelait Les petites médisances. Nous «
volions » des images. Cependant, pour aller filmer les gens,
pour aller parmi eux, avec eux, ils doivent savoir que nous sommes
là, ils doivent accepter les conséquences de la présence
de la caméra et ça nécessite l’utilisation
d’un grand angulaire. La seule démarche légitime
est celle qui sous-tend une sorte de contrat tacite entre les gens
filmés et ceux qui filment, c’est-à-dire une
acceptation mutuelle de la présence de l’autre.
M.F. : Mais là
nous n’avons pas encore parlé de l’autre proximité,
celle qu’établissait Perrault avec les intervenants,
qui elle aussi était fondamentale.
Michel Brault : Évidemment.
Mais je crois que c’est plutôt la technique de prise
de vues qui nous a permis cette proximité. De plus, nous
n’avons jamais l’impression, dans les films dont nous
parlons, que les intervenants ont conscience de la caméra.
Peut-être que dans le cas de Pour la suite du monde,
ce que nous leur proposions comme aventure, la pêche aux marsouins,
comportait beaucoup d’intensité, une force de «
reconstitution » pour eux : allaient-ils vraiment refaire
cette pêche? C’est dispendieux comme entreprise, l’huile
de baleine ne sert plus à rien, etc. Nous avons malgré
tout réussi à les convaincre de refaire la pêche.
C’est là qu’il faut voir la plus importante de
nos interventions. À partir du moment où ils ont décidé
de la refaire, nous n’avions plus qu’à courir
derrière eux. Nous les avions engagés au début
dans une activité précise, intéressante et
captivante pour eux, ce qui explique que la caméra ait «
disparu ».
M.F. : Il serait difficile,
au sujet de cette caméra que l’on ignore, de faire
abstraction de l’avènement de la télévision.
J’ai l’impression que la télévision a
réellement transformé le rapport des gens avec la
caméra, pas nécessairement pour le mieux. L’omniprésence
de la télévision dans la société a fait
que les gens ont développé une espèce de conscience
de leur présence à l’écran; ils se voient
déjà représentés. Les moments «
magiques » du cinéma direct existent encore —
comme documentariste je le sais — mais ils sont de plus en
plus rares, parce que les gens ont développé une conscience
d’eux-mêmes à travers le médiateur qu’est
la télévision.
Michel Brault : Tout à
fait. En plus, il faut souligner qu’il est difficile aujourd’hui
de penser une relation au cinéma en dehors de l’argent.
Comment filmer quelqu’un sans le payer!? Auparavant, l’aventure
se faisait en état d’amitié.
M.F. : Il est effectivement
difficile aujourd’hui, comme documentariste, de convaincre
les gens de la valeur d’une entreprise qui est « gratuite
». La télévision a certainement participé
à la transformation du monde en espace marchand.
B.C. : Parallèlement,
lors d’une conférence de presse donnée au FCMM
(Festival international du nouveau cinéma et des nouveaux
médias de Montréal), en octobre 2003, Werner Herzog
disait, à propos du cinéma direct ou « cinéma-vérité
» : « I always wanted to be one of the grave diggers
of cinema-vérité because it only reaches a superficial
stratum of truth. It’s an accountant’s truth. They do
not dig any deeper, they do not reach into something I would call
‘ecstatic truth’ ». Que lui répondriez-vous?
Michel Brault : Il n’a
pas tout à fait tort. D’ailleurs, il y a un texte d’Edgar
Morin, écrit en 1980, que je porte toujours sur moi et qui
a servi à la préface du Catalogue du festival
du Cinéma du réel au centre Pompidou, à
Paris, où j’étais membre du jury avec Edgar.
Il avait écrit :
Il y a deux façons de concevoir
le cinéma du réel. La première est de prétendre
donner à voir le réel. La seconde est de se poser
le problème du réel. De même, il y avait deux
façons de concevoir le cinéma-vérité.
La première était de prétendre apporter la
vérité. La seconde était de se poser le problème
de la vérité.
Or, nous devons le savoir: le cinéma
de fiction est dans son principe beaucoup moins illusoire, et beaucoup
moins menteur que le cinéma dit documentaire, parce que l'auteur
et le spectateur savent qu'il est fiction, c'est-à-dire qu'il
porte sa vérité dans son imaginaire. Par contre, le
cinéma documentaire camoufle sa fiction et son imaginaire
derrière l'image reflet du réel.
Or, nous devons le savoir de plus
en plus profondément: la réalité sociale se
cache et se met en scène d'elle-même, devant le regard
d'autrui et surtout devant la caméra. La réalité
sociale s'exprime à travers des rôles. Et en politique,
l'imaginaire est plus réel que le réel.
C'est pourquoi, c'est sous le couvert
du cinéma du réel qu'on nous a présenté,
proposé, voire imposé les plus incroyables illusions:
c'est que, dans les contrées merveilleuses dont on ramenait
l'image exaltante, la réalité sociale était
mise en scène et occultée par le système politique
régnant et transfigurée dans les yeux hallucinés
du cinéaste.
C'est-à-dire que le cinéma
qui se pose les plus graves et les plus difficiles problèmes
par rapport à l'illusion, l'irréalité, la fiction,
est bien le cinéma du réel, dont la mission est d'affronter
le plus difficile problème posé par la philosophie
depuis deux millénaires: celui de la nature du réel.
(Paris, 1980)
Je ne vois pas la déclaration de Herzog
comme une condamnation du cinéma-vérité ou
du cinéma documentaire. Je pense que c’est un avertissement
et il faut être conscient de ce que permet le documentaire.
Quand on regarde un documentaire, on s’abandonne jusqu’à
un certain point à la sincérité du réalisateur.
Par contre, il y a aussi des sujets qui sont par nature transparents,
limpides, et que tu ne peux pas trafiquer. Sauf que, comme le dit
Morin, dans les situations politiques, la réalité
sociale s’exprime à-travers des rôles. C’est-à-dire
que la politique peut t’offrir l’image qu’elle
veut bien. Là où Herzog a raison et Edgar Morin aussi,
c’est lorsque la fiction devient plus réelle que le
documentaire dans la mesure où elle est consciente de son
imaginaire.
M.F. : Il est bien évident
qu’en documentaire, les intervenants nourrissent toujours
un peu les attentes du réalisateur. Et la qualité
d’un film découle souvent de la qualité du dialogue
et de la conversation que tu as avec les intervenants. Par exemple
Louis Harvey, dans Pour la suite du monde et les autres films, était
conscient du fait qu’il était en train de conter, de
légender. Il mentait constamment, mais il savait qu’il
mentait.
Michel Brault : On doit tenir
compte du fait que le merveilleux peut être communiqué
même à travers le mensonge. C’est sûr que
dans Pour la suite du monde Grand-Louis raconte des histoires,
mais il y a quelque chose de profondément vrai dans le faux…
Rossellini disait à Rouch : « Jean, tu es un paresseux.
Tu ne veux pas faire de scénario ». D’une certaine
façon, il disait que c’était facile de faire
du cinéma-vérité. Il n’y a qu’à
demander aux gens de raconter des histoires. Or ce n’est pas
tout à fait vrai. Je crois que ça mérite un
regard de plus.
M.F. : Il est certain
que ce cinéma consiste souvent à confronter sa vision
du monde, sa façon de voir la réalité, avec
celle de l’autre, ce que les gens vivent réellement.
Et c’est de cette confrontation que naît souvent l’inattendu,
l’inespéré.
Michel Brault : En effet.
Ainsi, dans Chronique d’un été, lors
d’une discussion à table, il y a Marceline et, à
côté d’elle, Landry, un Nigérien. À
un certain moment, Jean [Rouch] demande à Landry s’il
connaît l’origine des numéros tatoués
sur le bras de Marceline. « Son numéro de téléphone
peut-être? », répond Landry. « Non »,
lui répond-t-on, « c’est son numéro de
camp de concentration ». Il y a alors un long silence chargé
d’émotion… Et Marceline se met à parler
de son père… Eh! bien, ce moment incroyable où
l’Afrique rencontre les camps de concentration, j’ignore
pourquoi Herzog voudrait l’enterrer. Il y a donc de grands
moments comme ceux-ci dans le cinéma direct. C’est
sûr que dans l’ensemble, il peut y avoir une certaine
manipulation. Un certain côté superficiel. Mais par
le superficiel on peut parfois pénétrer dans la gravité.
Mais pour revenir au cinéma-vérité,
j’étais présent lorsque ce terme fut inventé.
Nous terminions Chronique d’un été et nous étions
dans une salle de projection sur les Champs-Élysées.
Nous regardions ces séquences tournées avec Marceline.
Et à l’époque, Rouch se réclamait de
la parenté de Dziga Vertov et son Kino Pravda, en français,
« cinéma-vérité ». Mais cette expression
est sans doute venue aux oreilles d’un publiciste qui était
présent dans la salle. En regardant les rushes celui-ci se
lève soudainement et clame savoir ce que nous devons faire
pour vendre le film : « Nous allons mettre, propose-t-il,
des papillons sur les affiches du film, sur lesquels il sera écrit
: ‘Première expérience de cinéma-vérité’
». Quelques années plus tard, Mario Ruspoli, avec qui
j’ai travaillé en Lozère sur Les Inconnus
de la terre et Regards sur la folie, avait proposé,
dans un très beau texte, que ce que nous faisions n’était
surtout pas de la « vérité », car c’était
un processus beaucoup trop engageant et que la vérité
sur écran n’existait pas, que c’était
à la limite une expression prétentieuse. Il suggéra
plutôt l’expression « cinéma direct »
qui fut adoptée illico par les francophones. Or le monde
anglophone, pour des raisons obscures, est resté attaché
au terme « cinéma-vérité ». Et
l’appellation souffre de ce que Herzog lui reproche, de ce
que Mario Ruspoli lui reprochait, et rejoint ce que Edgar Morin
dit sur la vérité.
M.F. : Mais il reste
que la connivence en question se joue dans le temps qui passe. En
cinéma direct, on va parmi les gens avec la caméra.
Mais pas seulement la caméra, le documentariste aussi. On
coexiste avec les gens pour une période relativement longue.
Il y a tout un horizon d’attente qui nous nourrit. Il y a
un dialogue qui va transparaître à l’écran.
Une certaine profondeur va surgir sur cet écran. Ce que les
actualités journalistiques n’ont pas le luxe d’illustrer.
C’est peut-être ça qui menace le documentaire
quand il doit absolument passer par la télévision
pour exister.
Bruno Dequen : D’ailleurs,
pour en revenir au FCMM, on y a encore une fois abordé la
question du numérique, de la haute définition et de
cette génération qui commence à explorer ces
nouveaux médias. On espère aujourd’hui, pour
tout ce qui est prise de vue, composition et définition de
l’image, utilisation de la profondeur de champ, etc., abonder
vers les possibilités qu’offre déjà le
35mm, qui est beaucoup plus dispendieux. Donc en regardant ce que
cette jeune génération fait aujourd’hui en documentaire
avec ces nouvelles technologies, quel espoir ou opinion avez-vous
quant aux possibilités réelles de ces nouvelles technologies?
M.F. : Par exemple au
niveau du montage et du tournage, les deux paramètres essentiels
du cinéma; il me semble qu’avec ces nouvelles technologies
il y ait de moins en moins de distance entre le monteur et les images.
Pareillement, à la prise de vue, il semble y avoir de moins
en moins de travail de composition.
Michel Brault : Premièrement,
le numérique est là pour rester. Et l’enregistrement
sur pellicule argentique va finir par disparaître. On ne peut
rien y faire, même si Kodak résiste à l’admettre.
Par exemple, quand Bell & Howell a cessé de produire
ses projecteurs 16mm, dans les années 90 je crois, je me
suis dit qu’on assistait alors à la fin du 16mm. C’était
peut-être un peu tôt, mais aujourd’hui le 16mm
est pratiquement disparu, si ce n’est pour quelques amoureux
qui tiennent absolument au rendu du super-16 gonflé en 35mm.
Mais ça ne peut que péricliter et disparaître
complètement d’ici quelques décennies. D’un
point de vue économique, ce ne sera bientôt plus rentable,
et Kodak finira par disparaître, Fuji aussi. Il n’y
aura plus ni pellicule ni ruban, on enregistrera tout sur des mémoires
numériques gigantesques, petites et pas chères. Peut-être
quelques pratiques marginales réussiront à survivre,
mais le numérique prendra l’espace. Quand nous avons
commencé à travailler en cinéma, dans les années
50, nous avons cherché à apprivoiser la pellicule,
à l’apprendre, à découvrir comment elle
réagit, nous avons poussé son développement
pour la rendre plus sensible, nous avons appris comment les lentilles
sont fabriquées, comment agit la profondeur de champ, etc.
Aujourd’hui, il me semble que plus personne ne s’en
préoccupe. Les caméras ne sont pas limpides. Qu’est-ce
qu’un CCD? Quelle est sa grandeur? Dans la plupart des caméras
que j’ai utilisées, je me suis rendu compte que l’endroit
où se crée l’image [le CCD] était minuscule,
à peine la grosseur de mon ongle. Par conséquent,
une trop grande profondeur de champ. J’ai toujours cru que
nous avions cinq outils pour nous exprimer : les quatre côtés
du cadre et la profondeur de champ. Je peux décider de faire
le foyer sur ton nez et rendre le fauteuil derrière toi complètement
flou. En vidéo, c’est plus difficile. Bref, j’ai
perdu un de mes outils : le travail en profondeur, dans l’axe.
La seule solution serait d’avoir des CCD plus grands. On me
dit que c’est en route.
Dans cette poursuite de la haute définition,
il ne faut pas oublier l’expérience de la peinture
flamande, qui à mon avis était un cul-de-sac. C’est-à-dire
la représentation des détails le plus fidèlement
possible. D’ailleurs, la peinture flamande n’a jamais
rien donné d’autre que… la peinture flamande!
Alors que la démarche des impressionnistes est beaucoup plus
ouverte. Elle ne cherche pas la précision ou le piqué,
mais plutôt un flou évocateur, mystérieux.
M.F. : Qu’est-ce
que vous pensez de l’influence ou de l’impact de la
télévision sur le documentaire d’auteur?
Michel Brault : Je te souligne
d’abord que j’ai une certaine résistance face
à l’appellation documentaire « d’auteur
». J’ai l’impression que dans un documentaire,
« l’auteur » doit s’effacer pour laisser
place à l’événement. Je crois qu’il
y a parfois une confusion avec court ou moyen métrage d’auteur.
Je comprends que tu fais sans doute référence à
un documentaire où nous sentons une certaine attitude du
réalisateur, bien que l’auteur doit, à mon avis,
s’effacer autant que possible en documentaire. Mais tu essaies
de distinguer, je suppose, entre un documentaire « classique
», à facture journalistique, par rapport à une
démarche inspirée du « direct », disons
d’un « auteur ». Je préfère simplement
« documentaire ».
M.F. : Oui d’accord,
mais le documentaire « d’auteur » n’est-il
pas en état de précarité en raison d’un
ensemble de facteurs que nous pouvons essayer de cerner, comme l’inféodation
du cinéma à la télévision? Vous ne croyez
pas que la précarité du documentaire dit « d’auteur
» va grandissante?
Michel Brault : Un des facteurs
de cette précarité est sans doute la prise en charge
du documentaire par la télévision. L’ONF a très
rapidement perdu le monopole du documentaire, alors qu’à
une autre époque c’était le seul endroit où
il était possible d’en produire; ça n’existait
pas ailleurs et c’était mal considéré.
Mais aujourd’hui, il s’en fait d’excellents un
peu partout, en France, en Belgique, à PBS, etc. Il est alors
très difficile de prétendre être un martyr du
documentaire. Il y a un flot immense de documentaires qui déferle
sur le monde…
M.F. : Mais c’est
à double tranchant : la télévision récupère
les acquis du « direct », mais participe de son «
industrialisation »!
Michel Brault : Oui, mais
l’important c’est le message. Si le message passe à
la télévision, si elle le transmet et n’y installe
pas son idéologie propre, la partie n’est pas perdue.
Le contenu est l’essentiel et la télévision
s’en fait le médiateur. Regarde Bowling for Colombine
par exemple. La télé l’a aidé, il
ne faut pas considérer la télé comme un ennemi.
Mon oncle Antoine n’a pas connu un véritable
succès d’estime avant qu’il ne soit projeté
à la télé. Le film, lors de sa diffusion télévisuelle,
et en contraste avec sa diffusion plutôt quelconque en salle,
fut le plus gros succès populaire, juste après la
rencontre historique au hockey entre le Canada et la Russie : un
million et plus de téléspectateurs, à l’époque,
c’était énorme! Le déclin de l’empire
américain de Denys Arcand a aussi eu un auditoire plus
considérable à la télévision qu’au
cinéma.
M.F. : Très simplement,
j’ai soumis récemment un scénario à la
télévision pour un projet documentaire sur la Gaspésie.
Pour obtenir des subventions de la SODEC et de Téléfilm
Canada, il faut soumettre une dramatisation, une description détaillée.
N’est-ce pas une pratique discutable, une sorte de régression
du documentaire?
Michel Brault : Oui, c’est
horrible! Présenter une dramatisation, ça n’a
aucun sens. Mais ce sont des gens qui administrent des fonds publics.
Ils n’ont peut-être pas le courage de l’aventure….
M.F. : Alors hors de
la télévision, point de salut pour le documentaire?
Ce n’est sûrement pas très encourageant!
Michel Brault : C’est
vrai, c’est inquiétant.
M.F. : Donc, nous pourrions
dire, pour paraphraser Fellini, que le cinéma risque de se
noyer dans un « océan indistinct d’images »!
B.C. : Ou posons le problème
autrement : est-ce que les contingences économiques et politiques
dans lesquelles évolue le cinéma québécois,
ici sa dépendance face à la télévision
et son inféodation à l’« industrie »,
tel que l’entend Téléfilm Canada, permettraient
aujourd’hui à des œuvres aussi ambitieuses et
radicales que Les ordres ou À tout prendre, pour n’en
nommer que deux, d’être produites?
Michel Brault : Je ne sais
pas pourquoi ça ne se ferait pas aujourd’hui. D’autant
plus qu’on a des outils qui coûtent beaucoup moins cher
aujourd’hui pour tourner son film. Une caméra mini
DV, un ordinateur avec Adobe Premiere pour le montage, et voilà!,
vous pouvez faire votre film de qualité acceptable par n’importe
quelle chaîne de télévision. Vous pouvez alors
conquérir le monde entier. Il n’y a qu’une seule
condition : avoir quelque chose à raconter. Il y a des tas
de jeunes aujourd’hui qui sont dans les mêmes conditions
que celles dans lesquelles évoluait Claude [Jutra] lorsqu’il
a fait À tout prendre. Claude n’avait pas
nécessairement les caméras qu’il lui fallait.
Nous empruntions des caméras à Pierre Lamy, parfois
au père de Claude, radiologiste à l’Hôtel-Dieu,
qui nous prêtait une Arriflex pour rayon-X pour tourner quelques
séquences. Donc on tournait le film comme ça, sans
argent, en investissant, en empruntant constamment. Aujourd’hui
il y a des masses de gens qui sont dans les mêmes conditions
et qui pourraient faire la même chose… En fait, il faut
se demander si l’inspiration vient aux jeunes aujourd’hui
comme elle venait à cette époque-là. Pourquoi
pas? Prenons Wow par exemple, autre film de Claude Jutra. Or il
me semble qu’il est entièrement dans les cordes des
jeunes d’aujourd’hui. La technique et les coûts
ne sont plus des obstacles. C’est, je crois, le moment de
rappeler la très belle phrase de Bernardo Bertolucci :
Malheur à ceux qui tournent
sans apporter une vision du monde,
sans une notion personnelle sur leur métier,
sans être motivé par une violente émotion.
M.F. : En fait, il me
semble que tout l’intérêt du cinéma direct
auquel vous avez participé était d’avoir su
profiter de certaines conditions favorables pour essayer de faire
quelque chose en porte-à-faux par rapport à ce qui
se faisait conventionnellement. Bref de faire du cinéma différemment
de ce à quoi on pouvait s’attendre du cinéma.
Il me semble que c’était alors possible de le faire.
Or aujourd’hui est-ce que les conditions de production autorisent
ce genre de démarche pour secouer les formes existantes?
B.C. : Par exemple, lorsqu’on
écoute le discours des grands médias, qui se complaisent
à mousser quelques succès populaires, commerciaux
ou critiques, comme La grande séduction ou Les invasions
barbares, afin d’affirmer que le cinéma québécois
n’a jamais été en aussi bonne santé,
et bien je me permets de remettre tout ça en doute! Car à
force de regarder le cinéma québécois à
si petite échelle, c’est-à-dire se complaire
dans ses quelques succès d’un point de vue souvent
simplement quantitatif, sans prendre de recul par rapport à
l’ensemble de sa production, on entre alors dans un faux débat,
dans une vision à très courte vue.
Michel Brault : Alors dans
ce cas, on ne s’oriente que vers le succès commercial,
vers l’industrie. Téléfilm Canada a proposé
cette expression il y a quelques années : « on veut
créer une industrie ». L’industrie ça
veut dire succès, ça veut dire une bonne histoire,
etc. Mais le cinéma dont on parle maintenant, ce n’est
pas un cinéma dont le premier moteur serait l’industrie.
Un jeune cinéaste tourne une fiction aujourd’hui et
se retrouve avec vingt-cinq camions-remorques derrière lui
pour faire un plan, avec les chauffeurs et les techniciens en conséquence.
Il y a des cinéastes qui font leur premier film et qui sont
terrorisés par les équipes que les producteurs leur
imposent. Plus le budget est gros, plus le producteur reçoit
une grosse part du gâteau. Très peu de producteurs
ont intérêt à faire un film qui ne coûte
pas cher. Alors c’est tout le système qui est vicié.
M.F. : Donc, encore une
fois, hors de la télé, point de salut! De plus en
plus, l’espace pour pratiquer, pour développer la technique,
c’est la télé. Et c’est une lacune. Je
crois que ça peut poser un problème dans la mesure
où la télé se met à avaler les formes
de représentation du cinéma.
Michel Brault : Après
tout, la télé n’est qu’un moyen de diffusion…
à la portée de tout le monde. Or permettez-moi, avant
de terminer, de citer un extrait d’une pétition que
j’ai signée récemment, avec plusieurs autres
cinéastes :
Nous croyons que le financement public du
cinéma national doit favoriser la culture nationale dans
sa diversité et non pas financer les profits des grosses
maisons de production et de distribution en étouffant le
cinéma d'auteur. Le jour où le cinéma national
sera un calque sur grand écran de ce qu'on peut déjà
voir à la télévision sera un jour de deuil.
Nous exigeons la fin de la politique des enveloppes de performance
et le rétablissement d'un soutien à la distribution
conséquent pour le cinéma national.
[Entretien enregistré le 14 octobre 2003, à la Cinémathèque
Québécoise, (Montréal)].
"Photos fournies par l'Office national du film
du Canada" (http://www.onf.ca/)
haut
|