|
Des films comme une fronde...
À propos de l’industrialisation du documentaire
Martin Frigon
Documentariste
Nous ne saurions assez insister sur la pertinence
et l’importance du cinéma documentaire dit d’«
auteur », sur sa fonction révolutionnaire. D’abord,
parce que cette ère de la post-modernité dont on nous
vante les vertus est en quelque sorte une imposture, un fantasme
des néo-conservateurs qui aimeraient bien en finir avec le
bouillonnement subversif des résistances internationales
et qui souhaiteraient « l’économicisation »
pure et dure du monde. Jürgen Habermas a admirablement cerné
ce courant de fond, notamment dans la société américaine
(le « think-tank » néo-conservateur), en assimilant
la post-modernité à un mouvement réactionnaire
de récupération de la contre culture. Le préfixe
« post » suggère en effet la fin, l’après
modernité, cette ère redoutable durant laquelle des
intellectuels de tous les « horizons » ont remis en
question le succès de la société libérale
démocratique capitaliste.
Je suis de ceux qui pensent qu’il faut
résister à la transformation du monde en espace marchand.
Il faut donc, dans le cas qui nous intéresse, investir sérieusement
dans ce cinéma de la « marge » qu’est,
entre autres, le documentaire. Ce cinéma « mineur »
est un terreau fertile pour la réflexion et la transformation
de notre société en un monde meilleur. Ce cinéma
autorise une distance entre le monde et nous, participe à
l’éveil des masses, fouette le sens civique, incite
à prendre part à l’Histoire qui se fait. C’est
pourquoi il faut continuer à se battre contre le cynisme
des penseurs de la post-modernité, du sacro-saint modèle
néo-libéral et de son industrie du spectacle qui consacre
la défaite de la pensée.
À ce sujet, Jean Pichette remarque : « Si l’idée
de la ‘fin de l’histoire’ peut nous éclairer
sur notre époque, c’est d’abord parce qu’elle
consacre le refus de toute mise en scène du monde, le triomphe
de la dictature du réel. Loin de marquer une avancée
pour la liberté, comme le soutiennent les thuriféraires
de la post-histoire, cela annonce au contraire une régression
terrifiante, une diminution radicale (…) de notre capacité
de déterminer le cours du monde (…). C’est pourquoi,
si on refuse cette fatalité, il faut réintroduire
de l’Histoire, des histoires dans le réel. Il faut
en quelque sorte ramener la fiction dans le monde, introduire entre
nous et lui la distance de la réflexion, d’une autre
narration ».
À la lumière de ce courant de fond, il est plus facile
de comprendre l’importance du cinéma documentaire d’auteur,
survivant miraculé de l’industrialisation de la culture
et de son corollaire, la standardisation des œuvres d’art.
Le problème est très complexe et j’ai eu l’occasion
de le vivre et d’y réfléchir comme cinéaste
et comme étudiant en cinéma. J’ai la certitude
que la tangeante actuelle, telle qu’exprimée par les
conditions de production documentaire, est très alarmante.
Tout d’abord, parce que la télévision est pour
le moment la seule véritable planche de salut de ce cinéma.
Bien qu’il faille saluer le potentiel extraordinaire de la
télévision en termes de visibilité et, surtout,
le courage de certaines chaînes, comme Télé-Québec,
qui osent faire différemment, il n’en reste pas moins
que les impératifs télévisuels et la rigidité
du système de financement menacent l’intégrité
du cinéma « direct », que l’on peut définir
comme un exigeant travail de prospection dans la « réel
».
Pour obtenir une subvention dans le programme régulier (je
vous dispense du programme Jeune Créateur, qui est de l’ordre
du nihilisme), il est impératif d’obtenir une «
licence » de la télévision, il est même
préférable d’en avoir plusieurs. Cet état
de fait se traduit par une sorte d’inféodation pernicieuse
du cinéma à la télévision. La première
difficulté rencontrée est celle du scénario
qui a pris des proportions délirantes. On exige une description
tellement détaillée du film à venir que l’on
risque bêtement d’éliminer l’inattendu
et l’inespéré, une des raisons d’être
du « direct ». L’expérience sur le terrain
déjoue bien souvent nos attentes, elle pose le véritable
défi : une complexification du rapport au « réel
», un enrichissement de notre interprétation du «
réel ». En un mot, je crois que le plus stimulant c’est
d’être « pris de court » par le réel,
forcé par le fait même de faire voler en éclat
les préconceptions et les préjugés que nous
entretenons par rapport au monde. Il importe d’insister :
le cinéma documentaire, dans la mesure où il est un
dialogue avec l’autre, est un geste d’ouverture, un
rapport à l’autre en perpétuelle négociation.
La forme qui découle de cette dynamique est toujours à
redéfinir, jamais terminée, elle est « ouverte
». Il est bien connu que cette forme « ouverte »
est une des conditions de toute pensée libre.
De plus, on ne saurait ignorer le fameux diktat du cinquante-deux
minutes, la durée du documentaire imposée par la télévision
(l’heure télé comprend huit minutes de publicité).
Cette particularité bien québécoise de la production
du documentaire d’auteur ne sonne-t-elle pas également
l’heure crépusculaire de la création et du renouvellement
des formes? Jean Perret (qui dirige depuis 1995 le festival Visions
du réel de Nyon en Suisse) remarquait avec justesse que le
cinquante-deux minutes en question se traduisait par un type de
narration et de construction dramaturgique bien précis :
il faut que le sujet soit placé dès les premières
minutes du film, il faut s’assurer que le téléspectateur
soit captif d’entrée de jeu et que le moindre doute
soit clarifié par l’utilisation de la voix off. Tout
cela s’inscrit dans le fantasme de la transparence (d’un
monde « clean ») et participe à une orientation
du « réel » qui est difficilement compatible
avec la démarche documentaire dont il est question ici.
Le documentaire d’auteur est une sorte de conscience de la
société et, par conséquent, une forme d’«
éducation » du regard. Jean Pichette dit à cet
égard qu’apprendre « à regarder, c’est
en effet accepter le commerce des regards, le croisement des points
de vue qui n’épuisent jamais la réalité,
appelant du même coup la mise en mots du monde. Et qu’est-ce
que mettre le monde en mots, sinon que prendre acte de la distance
qui me sépare de l’autre tout en acceptant de me distancer
de moi-même pour trouver avec l’autre le lieu de la
rencontre? ». Dans la société actuelle, où
l’on assiste à un curieux « brouillage »
des genres (la télé-réalité en témoigne),
il est urgent d’encourager l’émergence d’un
documentaire qui transcende la bête reproduction (des lieux
communs) du réel et qui donne plutôt à réfléchir
sur la condition humaine dans la société. Nous sommes
ici « à milles lieues du fantasme totalitaire de la
transparence et de l’immédiateté, précisément
parce que le commerce des regards que doit nourrir (…) le
documentaire d’auteur, interdit de figer le regard dans une
singularité close sur elle-même et reproductible à
des fins commerciales pour consommation spectaculaire ». Tout
le problème de l’industrialisation du documentaire
dans une société de spectacle est posé ici,
il faut lutter contre le régime d’images qui ne donnent
sur aucun « extérieur ». Le regard documentaire
est un rempart contre les structures et les idéologies réactionnaires
de la production télévisuelle et cinématographique
dominante.
Non seulement l’avenir du cinéma documentaire d’auteur
passe par la télévision, mais l’avenir de la
plupart des cinéastes se fait souvent au prix d’une
immersion dans le monde de la publicité et du vidéo
corporatif. Voilà trop souvent ce qui tient lieu, pour la
relève d’aujourd’hui, d’espace de pratique.
Très tôt, cette complicité avec l’industrie
devient la seule manière de générer un salaire
décent. Tout cela doit être conjugué à
l’avènement des nouvelles technologies (DV-Cam, Mini-DV,
Final Cut, etc.) et au discours de la démocratisation des
moyens de production qui l’accompagne. Il est bien évident
que l’accès au matériel est plus facile qu’à
l’époque des « dinosaures », mais est-ce
que cela génère pour autant des auteurs? Je ne crois
pas. Nous sommes présentement dans une conjoncture très
importante en ce qui concerne le cinéma. Pour l’instant,
le milieu ressemble à un immense laboratoire (pensons à
Kino) qui n’a pas encore développé une conscience
du médium et de ses possibilités. Tout au mieux, on
y recycle les formes du passé, on amalgame dans un montage
téléscopé et vertigineux la cacophonie des
images qui nous arrivent de partout. J’en conviens, cependant,
il y existe quelques rares films de qualité, composés
avec rigueur. Il ne faut surtout pas jeter le bébé
avec l’eau du bain, mais seulement préciser que l’avènement
des nouvelles technologies ne libère pas magiquement le créateur
des conditions de production objectives, qui sont plutôt déterminées
en amont par le diktat de l’industrialisation.
L’arrivée de ces nouveaux instruments pourrait être
salutaire pour l’humanité à condition de former
une sorte de guérilla de l’audio-visuel qui s’efforce
de développer un discours critique face à ce que Fellini
nommait un « océan indistinct d’images »,
contre une télévision et un cinéma qui n’est
que « plagiat, reproduction et illustration réaliste
de lieux communs ». En marge des actualités (des médias
traditionnels), le documentaire d’auteur a le luxe de défier
les idéologies dominantes et les formes figées de
la représentation dite « objective ». Ce cinéma
nous rappelle qu’il y a des choses qui durent et qui résistent
au temps, à l’ombre du spectacle permanent de l’information-divertissement.
Je me risquerais à dire que plusieurs documentaires d’auteur
constituent une sorte d’« archéologie »
du réel, une sorte de voyage dans l’expérience
du temps. L’être humain est aux prises avec une vie,
et le film, flanqué au milieu de son drame, de son histoire,
cherche des issues ou, du moins, pose des questions qui nous touchent
et qui nous forcent aussi à nous « positionner »
par rapport à l’Histoire en marche. C’est parce
que le documentaire d’auteur fait le contrepoids au régime
de la télévision (à ses images sans mémoire)
qu’il faut encourager son existence au cinéma comme
ailleurs. C’est aussi parce que ce cinéma autorise
une certaine transcendance, un voyage dans les imaginaires et les
discours qui conditionnent nos sociétés, sans se donner
comme référence ultime, comme substitut du «
réel ». L’« objectivité »
dont se drapent les médias occulte tout un pan du réel;
ces drames qui se jouent à l’ombre des projecteurs
et dont l’histoire officielle n’a pas le temps de s’embarrasser,
drames que le documentariste doit traduire dans des conditions de
plus en plus précaires.
C’est évidemment parce que la démarche documentaire
est marquée par un très long travail sur le terrain
qu’elle se traduit par un regard plus en profondeur sur le
monde qui nous entoure. Sur le plan dramatique, la durée
de l’entreprise documentaire permet de fixer la transformation
des personnages, métamorphose précieuse qui ajoute
à la « densité » du réel. Ce temps
du regard n’a pas de prix, c’est pourquoi il faut se
méfier de l’industrialisation du documentaire. Il en
va de la santé de la société, de sa volonté
à entretenir l’espace démocratique.
Cet « autre temps » que la télévision
propose, ce règne de l’instantané et du discontinu,
n’est évidemment pas tout à fait compatible
avec le véritable carrefour des temps que propose bon nombre
de documentaires. Cet « autre temps » digère
les formes de représentation qui sont constituées
par cette véritable texture du « réel »,
qui sont nourries à la fois par un rapport aux origines et
le désir de transformer le monde. Le philosophe français
Alain Finkielkraut tient pour caractéristique de notre époque
la pression néfaste qu’exerce l’obsession des
actualités sur l’homme. La survie collective ne va
pas sans un devoir de mémoire, sans la reconnaissance du
passé et la capacité qu’a ce passé à
poser les bonnes questions. Rappelons, n’est-ce pas, que l’importance
de la culture, des œuvres qui nous arrivent du passé,
« est de nous arracher à la prison, au ghetto de notre
époque, qui a ses préjugés, ses facilités,
mais aussi son conformisme ».
Je crois que le cinéma documentaire d’auteur a, en
autres choses, le devoir de participer au renouvellement de notre
« faculté de lecture ». Cette capacité
intellectuelle que nous avons à faire sens de notre société
est une faculté qui se « cultive ». Il est donc
important de ne pas étendre au domaine de la culture les
exigences de l’industrie (dont la rentabilisation), afin de
conserver des espaces de création où puisse évoluer
un regard libre; libéré des modes et des « tendances
» de notre époque.
Au Québec comme ailleurs, je crois
qu’il est de notre devoir de tabler sur le renouvellement
perpétuel de notre faculté de lecture. L’industrialisation
tout azimut du cinéma s’inscrit à contre-courant
de ce que nous conviendrons d’appeler la condition même
de notre liberté : le fameux « commerce des regards
». Partout s’immisce « l’obsession de la
gestion », que Fernand Dumont tenait pour le signe le plus
clair du nouveau conservatisme qui s’est substitué
au progressisme qui a pensé les structures sociales, les
institutions et les réformes mises en place à la Révolution
tranquille. Si rien n’est fait pour pallier la complexité
et les insuffisances du système de financement, pour régulariser
le contrôle des télédiffuseurs sur ce même
système, bref pour créer des conditions de production
favorables à la libre création, le cinéma sera
transformé en machine à ensommeiller la collectivité,
en machine à incarner l’horizon vide de l’idéologie
marchande.
Ouvrages cités
Dumont, Fernand (dir.) La société
québécoise après 30 ans de changements.
Québec : Institut québécois de recherche
sur la culture, 1991.
Habermas, Jürgen. The New
Conservatism. Cultural Criticism and the Historian Debate.
Cambridge : MIT Press, 1989.
Kox, Kirwan. « La production documentaire
au Québec et au Canada. Phase 2 : les points de vue du milieu
» dans L’Observatoire du documentaire,
novembre 2002 <www.ridm.qc.ca/doc.f/observatoire.html>.
Loiselle, Marie-Claude. «
Entretien avec Alain Finkielkraut » dans 24 Images 89-90
(automne 1999) : 40.
Pichette, Jean. « Le
documentaire : un commerce des regards? » dans L’Observatoire
du documentaire, 24 septembre 2003 <www.ridm.qc.ca/doc.f/observatoire.html>.
haut
|