Post-Mortem ou alerte?
ou Pourquoi enseigner le cinéma québécois?

Germain Lacasse
Université de Montréal

Pourquoi enseigner le cinéma québécois maintenant? Comment l’enseigner, s’il reste des raisons de l’enseigner? Voilà quelques questions qui me sont venues pendant la préparation d’un cours que je donnerai à l’Université de Montréal en septembre prochain. J’ai voulu y ébaucher des réponses préalables, en espérant que le cours sera l'occasion de les approfondir. Les réponses changeront peut-être, mais probablement pas les questions. Questions et réponses pourront inspirer, orienter le cours, ou d’autres discussions et réflexions. J’espère.

Pourquoi?


La réponse semble tomber sous le sens, surtout pour l’historien : il enseigne parce qu’existent un corpus, une tradition, un savoir à transmettre, pour quoi on le rétribue. Je pourrais dire : je m’arrête là, ça ne vaut plus la peine d’enseigner. Je trouve parfois, comme le pensait Walter Benjamin que l’histoire n’est qu’une suite de catastrophes ; nous sommes maintenant si proches d’un grand cataclysme qu’il ne vaut plus la peine de transmettre l’histoire. Il faut profiter du peu de temps qui reste, jouir de la vie quand on a la chance d’être né dans un pays et une classe de citoyens où cette expression a un sens. Il faut s’étourdir pour oublier le cataclysme. Ou bien il faut tout effacer, brûler les films, leurs auteurs, leurs spectateurs, et tout recommencer! Malheureusement ce recommencement annonce aussi un cataclysme.

Mais je ne suis pas encore prêt à m’avouer vaincu, à penser que la vie s’arrêtera à cause de l’espèce humaine, à admettre que nous vivons comme derniers humains. Je continue de penser qu’il y a quelque chose à sauver, du monde existant et de ceux qui l’aiment assez pour vouloir le préserver. Alors dans cette histoire, je vois autre chose que des catastrophes, je vois des communautés dont la solidarité permet la survie, qui luttent pour la liberté et triomphent parfois, qui persistent à créer au milieu du chaos, qui préfèrent la liberté à l’exercice du pouvoir ou de la complaisance, et je me dis qu’il y a un héritage à préserver et transmettre. Mais il est temps de créer une sorte de fiducie testamentaire, une assemblée qui sonne l’alerte et veille à ce que l’héritage soit utilisé de façon sensée. Sinon il ne restera qu’à faire le post-mortem, à enseigner une connaissance terminée, à être le guide dans un musée d’histoire ancienne boudé par les visiteurs, ou à espérer avoir laissé une trace dans ces ruines que personne ne visitera plus.

Post-mortem, c’est l’expression qu’on utilise pour faire le bilan d’une chose terminée. Alerte, c’est le mot qu’on utilise pour signaler le danger de la fin. Pourquoi enseigner? Pour sonner l’alerte qui préviendra la nécessité de faire le post-mortem. Il faut enseigner en sonnant l’alerte et en prévenant que la fin est proche, pas seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace. Si je ne sonne pas l’alerte et ne me fais pas alarmiste, millénariste, catastrophiste, ni moi ni d’autres ne pourrons faire le post-mortem ; certains musées du cinéma survivront peut-être à la catastrophe, mais plus personne ne vivra pour y voir les films. D’ailleurs cette survie est encore moins probable, la pellicule de plastique étant un des supports les plus périssables qui soient. Les sculpteurs de l’âge de pierre ont laissé plus de traces que les premiers cinéastes, même s’ils étaient mille fois moins nombreux.

Pourquoi, encore une fois, enseigner le cinéma québécois? Parce que l’apprentissage (et l’enseignement) est une inscription dans le temps, parce que la vie se déroule dans la succession temporelle et que vivre maintenant c’est prendre position entre le passé et le futur, le savoir et l’être du passé et du futur. La technoculture contemporaine voudrait bien effacer le passé, et même l’avenir, mais la biologie s’y refuse. Transmettre une tradition est donc encore une entreprise sensée. Or le cinéma québécois est une tradition, c’est un art par lequel une communauté s’est découverte, définie, affirmée, ce qui laisse penser que cet art pourrait le lui permettre encore. C’est un art qui a permis à une société de sortir des rapports coloniaux qui l’étouffaient et de prendre dans l’histoire une place définie par elle. Voilà sans doute pourquoi il faut enseigner cette histoire. Mais comment l’enseigner? Voilà l’autre grande question, pour laquelle la réponse me semble la même : post-mortem ou alerte!

Comment?


Alerte ou post-mortem. Tel est le point où nous sommes. Il faut créer l’état d’alerte, montrer que l’histoire est proche de sa fin. Ça me semble la seule façon de comprendre et décrire l’état du monde, la seule façon de faire des films ou d’autres œuvres, pour autant qu’on pense l’artiste capable et responsable d’un éveil. Si le cinéma québécois a été celui de l’éveil d’une conscience sociale, il est temps qu’il avance vers une conscience de l’être. Conscience de l’être, ça n’a rien à voir avec le baratin de tous les vendeurs de nouvel âge et de potions ésotériques ; ça veut simplement dire que l’homme ne doit plus se voir comme le centre du monde mais comme sa simple conscience, et que l’Autre y est aussi important que l’anthropos, que tout ce qui existe est aussi important que le sujet humain, et que ce Tout ne peut être laissé entre les mains d’un seul, qu’il s’appelle Georges W. ou Oussama Bin.

Alerte au mercantilisme! L’économie de consommation profitable est devenue une valeur si primordiale que ses organisateurs peuvent faire ce qu’ils veulent quand ils le veulent. Le cinéma est produit selon ces paramètres et contribue à les reproduire en faisant trop souvent innocemment l’éloge de l’entrepreneur, qui n’est la plupart du temps que l’entrepreneur en consommation profitable. L’économie est dite la valeur suprême, mais en réalité c’est le gaspillage qui l’est, comme l’a bien montré L’erreur boréale. Voilà le cinéma qu’il faut enseigner et développer. Voilà le cinéma qu’il faut enseigner, critiquer, actualiser et développer. Pour s’inscrire dans le temps de la fin.

Alerte à la technologie! Le progrès technique est devenu aussi une autre des valeurs dites incontournables, dont la critique est tournée en ridicule. L’arme nucléaire permettra sans doute bientôt à la « civilisation » d’éradiquer à la fois barbarie et civilisation. Quel remarquable progrès! Nous disparaîtrons, mais survivront les clones nuke-resistant que nous aurons stockés dans des entrepôts frigorifiés, survivront les Terminators et autres machines capables de survivre à toutes les guerres, pour faire d’autres guerres, pour éliminer la génération précédente de machines, obsolètes… Le film Portion d’éternité posait déjà ces questions il y a 20 ans. Voilà le cinéma qu’il faut enseigner et développer. Voilà le cinéma qu’il faut enseigner, critiquer, actualiser et développer. Pour s’inscrire dans le temps de la fin.

Alerte à la mondialisation! L’échange global est l’autre force incontournable à laquelle il serait ridicule de s’opposer. Grâce à la globalisation nous pouvons acheter des produits québécois fabriqués au Mexique ou en Chine pour la moitié du prix. Progrès pour le Québécois et le Chinois, indéniablement! Grâce à la globalisation nous pouvons correspondre sur le net avec les Mexicains et les Chinois qui fabriquent ces merveilleux produits, et nous pouvons aussi recevoir gratuitement chaque jour des dizaines d’annonces de Viagra, de casino virtuel, d’hypothèque gratuite et de diplôme universitaire pour cent dollars, mais oui, ce n’est vraiment plus la peine d’étudier. Vive le progrès de la communication! Mais celle-ci n’empêche toujours pas de mourir, comme le montrait bien Les invasions barbares. Voilà le cinéma qu’il faut enseigner, critiquer, actualiser et développer. Pour s’inscrire dans le temps de la fin.

Alerte au nationalisme! Si l’affirmation nationale a été le moteur du développement du Québec depuis 50 ans, il y a un bon moment qu’elle s’est enlisée. À quoi rime de lutter pour former un État-nation au moment où cette entité devient un modèle obsolète dépassé par le pouvoir des oligarchies financières transnationales, au moment aussi où les communautés en développement s’attaquent aux frontières en les traversant clandestinement ou virtuellement? Si c’est pour soutenir la culture de cet État-nation qu’on investit dans Les Boys 13 et autres Dangereux, il est temps d’inventer un autre humour. Alerte à la complaisance! Le cinéma québécois se complaît depuis un bon moment dans la satisfaction du succès commercial national ou de la reconnaissance critique internationale. Est bon ce qui rapporte chez nous ou ailleurs, en autant que ça rapporte. D’autres films intéressent pourtant le public en jetant un regard critique et caustique sur notre société. Le nèg’ est un exemple récent et excellent. Voilà le cinéma qu’il faut enseigner et développer. Voilà le cinéma qu’il faut enseigner, critiquer, actualiser et développer. Pour s’inscrire dans le temps de la fin.

Alerte à la fin! Nous sommes au bord du gouffre. L’humanité, mais pas seulement elle, le monde qu’elle tente de s’asservir mais qui est pourtant sa propre substance. Heidegger, ce vieux philosophe ringard et bucolique, clama toute sa vie que l’oubli de l’être est le problème de l’homme moderne. Comment lui donner tort, maintenant que le néant est possible immédiatement, maintenant que la vie peut disparaître par nous sans même que nous l’ayons voulu? Toute chose peut avoir une fin, imprévisible dans l’ordre de la nature ; la nôtre est programmée et seulement deux choses nous empêchent d’en annoncer vraiment la date : l’hypocrisie ou l’espoir. La fiction nucléaire posait déjà ces questions il y a vingt ans. Voilà le cinéma qu’il faut enseigner et développer. Voilà le cinéma qu’il faut enseigner, critiquer, actualiser et développer. Pour s’inscrire dans le temps de la fin.

Que faire devant toutes ces « forces incontournables »? Répondre « Que la Force soit avec toi », ou bien s’interroger sur la résistance à cette force? Faut-il rester à plat ventre parce que Newton a découvert la gravité? Jusqu’à combien d’alertes les pompiers comptent-ils avant de dire qu’un incendie est une catastrophe? Combien d’autres alertes pourrais-je sonner? Je finis souvent par me rappeler la phrase d’un personnage de La haine: « Le monde est comme un type qui se jetterait en bas du centième étage et se dirait en dégringolant : Jusqu’ici tout va bien! » Voilà un autre cinéma qu’il faut enseigner et développer. Voilà le cinéma qu’il faut enseigner, critiquer, actualiser et développer. Pour s’inscrire dans le temps de la fin.

Conclure?


Le philosophe français Jean-François Lyotard écrivit il y a 25 ans un essai qui eut un grand succès : La condition postmoderne. Essai sur l’état du savoir dans les sociétés contemporaines, son ouvrage constatait que l’enseignement et la connaissance sont maintenant principalement fonctionnalistes, orientés presque uniquement par la reproduction d’un savoir productif, utilitaire, exclusif. Il y suggérait la paralogie comme méthode féconde de renouvellement de cette connaissance close et morbide. L’expression postmodernité a donné lieu depuis à beaucoup d’âneries, mais ce qu’il proposait fait encore beaucoup de sens. On a pourtant oublié, même ici, que son étude répondait à une commande du Conseil québécois des Universités, mais oui.


Jadis on disait que le Québec était une province, une communauté arriérée, peu avancée sur le plan de la connaissance, de la technique et de l’économie. Nous avons rattrapé et même devancé la modernité ; pourquoi maintenant ne pas arrêter, et même reculer, pour mieux réfléchir?

Que faire au bord du gouffre? Arrêter, construire de solides parapets, reculer et repartir dans une direction où il n’y a pas de gouffre visible. Le cinéma qui explore une telle géographie mérite d’être enseigné ; mais il ne figurera évidemment pas immédiatement dans les grands manuels d’histoire. Il sera devenu postmoderne trop tard, bien synchronisé parce qu’en retard sur son temps! Mais voici pourtant un point de vue particulier, presque privilégié. Nous sommes issus d’une société longtemps marginalisée, devenue rapidement moderne. Au lieu de penser que nous devons rester dans la course et la gagner, pourquoi ne pas arrêter et réfléchir? Quel est le sens de cette course? Qui a dit que l’histoire doit être une course? Et ceux qui ont fait les films qui importent dans notre culture, les ont-ils vraiment faits pour gagner une course? Sans doute pas. Si ce fut le cas, peut-être ne le feraient-ils plus maintenant. Nous avons assez couru, il est temps de voir où nous sommes parvenus et où mène la piste.

Que faire au bord du gouffre? Arrêter, reculer, construire de solides parapets, et repartir dans une direction où il n’y a pas de gouffre visible. Voici la responsabilité de l’enseignant, et celle qu’il doit essayer de transmettre aux futurs auteurs de films québécois : vous devez créer la fiducie testamentaire, vous devez constater que l’héritage humain et celui de l’être sont en péril, vous devez le montrer aux autres, pour essayer d’en influencer la gestion vers une vraie économie, celle de l’être au lieu de celle de l’avoir ou celle du néant. Bien sûr il s’agit d’acquérir et développer un jugement critique. Ça peut sembler aller de soi, être l’enfance de l’art. Il faut peut-être rappeler que le droit à la critique est une valeur bien aléatoire dans l’histoire, même chez les Grecs qui firent boire le poison à Socrate. Ce droit est inexistant actuellement dans la moitié des pays du monde, et dans les autres il est plus théorique que véritable, il est probablement en déclin plutôt qu’en expansion.

Bien sûr ce texte a une connotation apocalyptique, bien sûr. Mais que dire d’autre? Que doit dire le professeur s’il veut des étudiants éveillés, c’est-à-dire conscients du somnambulisme entretenu par le pouvoir et ses médias, cinéma compris. Peut-il dire autre chose, peut-il vraiment éviter de citer ce personnage de La haine? Peut-il éviter de citer cette expression qui est aussi un bon titre : Post Mortem? Peut-il éviter de jouer le pompier et de dire : alerte rouge! Il pourrait mais il ne le fera pas maintenant. La fin arrive si vite, déjà.

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